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Littérature et politique, une exception française ?

26 min
À retrouver dans l'émission

A partir du livre d'Alain-Gérard Slama, Les écrivains qui ont fait la République (Plon).

Avec :

- Marin DE VIRY

- Marc WEITZMANN

- Christophe PROCHASSON

Marin de Viry : « Le livre d’Alain-Gérard Slama se demande comment la création littéraire a fabriqué des conceptions et des pratiques politiques, et comment on passe d’un roman ou d’un essai à la création d’un socle de références qui vivent dans l’esprit des responsables publics. Il s’agit d’une étude de l’influence de la culture sur les mœurs et les principes qui régissent la vie des hommes politiques. Il met en lumière que, des Carolingiens à Mitterrand, la culture littéraire prend une place plus importante que les enseignements de l’expérience, de la science, du droit ou de la philosophie politique. Slama montre que cette culture littéraire a fixé les figures modernes de la droite et de la gauche qui sont séparées par des lignes de partage irréconciliables : la droite conservatrice est du côté de l’évitement du conflit, et la gauche du côté de son acceptation. Il voit dans la littérature l’outil d’exploration qui met en évidence l’impossibilité de créer un centre. Ce qui est très stimulant, c’est le constat que l’influence considérable de la littérature s’est arrêtée avec François Mitterrand. Depuis, ce qu’on pourrait appeler le référentiel littéraire est absent. Les auteurs considèrent qu’ils ne peuvent marquer un engagement politique, et symétriquement, les hommes politiques font de moins en moins référence aux auteurs.

Au fond, quelles sont les causes de ce débrayage entre culture politique et culture littéraire ? Ce problème se pose alors que dès le départ il y a une inféodation du littéraire au politique, et une forme de politesse du pouvoir vis-à-vis de la littérature. »

Christophe Prochasson : « C’est un livre qui se lit très agréablement, mais peut-être est-il trop papillonnant : il suit plusieurs voies, de l’histoire du sentiment national à celle de la culture littéraire des écrivains. Il est évident qu’il y a un changement. Mais est-ce un déclin ? Quand, au 19ème siècle, la politique devient vraiment la politique, il n’y a pas de distinction entre l’homme politique et l’écrivain : Chateaubriand, Louis Blanc en sont des exemples. Pour le début du 20ème siècle, je n’éprouve aucune nostalgie, tandis que Slama semble croire que tous les hommes politiques de l’entre-deux-guerres entretenaient des relations merveilleuses avec la culture. Le fait qu’aujourd’hui les hommes politiques aient des plumes marque cette dissociation entre politique et culture, même s’il y a quelques résistances qui ne sont pas à jeter aux orties. Un élément est emblématique de cette évolution : les photographies présidentielles. Avec Giscard d’Estaing, qui a pourtant eu des ambitions littéraires, la photographie officielle n’est plus prise dans la bibliothèque de l’Elysée, élément repris uniquement par Mitterrand.

Il faut en fait se garder de toute vision continue de l’histoire. L’écrivain et l’Etat ne sont pas des entités qui traversent l’histoire sans changer. Slama a une approche très intellectualiste selon laquelle la littérature organise la vie politique en France. Cette thèse est très limitée. Il y a des intérêts, des rapports de force, de la violence, de la technique, du savoir. Que les hommes politiques d’aujourd’hui aient moins de lettres, c’est certain, qu’ils aient moins de savoir, ce n’est pas sûr. »

Marc Weitzmann : « Si on se demande si les hommes politiques aujourd’hui sont aussi cultivés que ceux d’autrefois, réponse est clairement non, et on passe à côté de l’essentiel. Slama montre une formation anthropologique du pouvoir dans le couple monarque / écrivain, depuis Charlemagne. Slama arrive à montrer comment le pouvoir s’identifie lui-même à travers l’image qu’en donne l’écrivain. Là où il y a un vrai problème, c’est autour de la question de la nostalgie : Slama prend la littérature comme un marqueur civilisationnel, comme le signe de la civilité du pouvoir, et c’est un terrain extrêmement glissant. De plus, ce couple monarque / écrivain signe une servitude volontaire de la part du geste littéraire où Slama voit un espace de liberté individuelle. C’est évidemment le contraire : il y a une inféodation d’une certaine littérature, dominante, à la représentation politique, qui transcende les camps politiques. La question est donc celle de l’indépendance de l’acte littéraire par rapport au politique.

Il y a des insuffisances criantes dans le livre, comme la question de la violence. Néanmoins, Slama parle de problèmes réels, qui se posent sur le temps long. Il y a une représentation du pouvoir à travers la littérature qui définit quelque chose de l’identité politique de la France depuis très longtemps. Cela ne concerne pas tous les écrivains, mais quelque chose de général se dessine. »

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook de La Grande Table.

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