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Nos sociétés sont-elles moins violentes?

27 min
À retrouver dans l'émission

En partenariat avec le magazine Books, qui publie un dossier intitulé "Le désir de violence" dans son numéro de décembre.

Avec Michela MARZANO , Christophe PROCHASSON et Marc WEITZMANN .

Christophe Prochasson : « Je ne sais pas si nos sociétés sont pacifiées, mais elles montrent beaucoup plus d’intolérance à la violence. Il y a une tolérance zéro à l’égard de violence, qui est d’ailleurs une notion si étendue qu’on a le sentiment qu’elle commence avec la vie. A l’origine du dossier se trouve un livre de Steven Pinker, professeur de psychologie à Harvard. Pour lui, on assiste à un déclin de la violence au fur et à mesure du progrès de la civilisation. Cette thèse est contestée par Mark Micale. De même, on peut opposer Norbert Elias et Georges Mosse. Comment trancher entre ces deux thèses ? Sans doute en refusant d’essentialiser la violence, et en la considérant comme un phénomène socio-culturel situé. Nous acceptons aujourd’hui des violences que nos ancêtres n’auraient pas acceptées, et inversement.

On met sur le même plan des pratiques très différentes. Pour moi, tous les conflits, tous les désaccords, ne produisent pas de la violence, et il y a aujourd’hui une grande frilosité à afficher son désaccord. Peut-être est-il utile de distinguer la violence physique et la violence psychique, qui sont des violences de natures très différentes. Quand on fait usage du terme de « violence », il y a quelque chose de moral. Ce n’est pas le cas avec « domination », qui décrit un rapport entre deux personnes, dans lequel la question morale est absente. Il faut distinguer entre la violence comme fait, et notre tolérance à la violence, qui devient très faible ».

Marc Weitzmann : « Les deux thèses ne sont pas contradictoires si on les situe dans le temps. La thèse optimiste d’Elias date des années 1930, en pleine apothéose de la violence mondiale. L’histoire du 20ème siècle en Europe tend cependant à donner raison à Mosse. Le dossier de Books n’aborde la violence qu’à travers la question de la guerre.

La question se pose en Europe depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale de savoir ce qu’on entend par le terme « violence ». La société supporte de moins en moins la violence, et l’idéologie victimaire se développe. Or, la violence n’est pas seulement un élément destructeur, elle est aussi un élément de mutation. Ce n’est pas un élément strictement social, elle peut être naturelle à l’homme dans le sens où l’homme est un animal culturel.

Toute rencontre avec l’altérité est ressentie comme violente. Ce ressenti est-il évitable ? C’est une autre question. La thèse de Pinker se nourrit de Norbert Elias et de la culture américaine. On peut considérer que la société américaine est moins violente que dans les années 1930.

Nos sociétés sont officiellement victimaires. Les violences physiques s’accompagnent d’un retour des passions privées. Il y a une sorte de pruderie sur les débordements physiques de la violence, mais aussi un retour des passions qui peut s’exprimer de manière extrêmement violente ».

Michela Marziano : « Ecarter toute définition essentialiste pour réduire la violence à un produit socio-culturel pose des problèmes, mais il faut aussi se garder de chercher une définition immuable de la violence. L’expression de la violence évolue, parce que les sociétés changent, parce qu’on supporte plus ou moins certains actes. Mais en même temps, il reste une constante : la violence comme partie de la nature humaine. Il faudrait donc se mettre d’accord sur une définition minimale de la violence : on peut dire qu’il s’agit de toute tentative pour effacer l’altérité. Le fait de ne pas supporter ce qui est autre par rapport à moi peut m’amener moi-même à être violent.

Il ne faut pas basculer dans une société victimaire, mais il faut savoir reconnaître le statut de victime quand une personne a subi de la violence. Le désaccord et le conflit ne sont pas synonymes de violence, et on peut même dire que les sociétés démocratiques nécessitent une certaine violence. L’effacement de l’altérité de l’autre est quelque chose d’extrêmement violent, qu’il s’agisse de violence physique ou de violence verbale ou psychologique ».

Il est heureux que nous devenions intolérants à certaines formes de violence, mais aussi, dans certains cas, que nous exercions la violence : l’opposition marquée aux reconduites à la frontières est une forme de violence souhaitable. »

Sons diffusés :

  • Bande annonce du film Gladiator de Ridley Scott.

  • Steven Pinker, conférence TED, mars 2007.

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 7 décembre intitulée « rencontre entre le chanteur Max Emanuel Cencic et l’écrivain Bernard Chambaz », cliquez ici.

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