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Partenariat Le Monde // Quelles alternatives à l'évaluation ?

28 min
À retrouver dans l'émission

A partir du dossier Culture & Idées du journal Le Monde du 14-15 mars.

Avec : Frédéric JOIGNOT Sébastien BALIBAR Mathieu POTTE-BONNEVILLE
Frédéric Joignot : « On voit bien que la question de l’évaluation dans le travail est posée depuis longtemps, on est évalués à l’école, par un système de notes, par les professeurs, etc. Mais comment évaluer quoi ? Il y a déjà tout un mouvement critique sur les notes à l’école. Ce qui se passe depuis les années 2000, c’est qu’il y a tout un système, un contrôle systématique qui se développe partout, on pense qu’environ 80% des entreprises utilisent ce système d’évaluation, et au fond, l’évaluation devient de plus en plus une évaluation par la performance du travailleur (quelque chose de quantitatif), mais repose aussi sur des critères qualitatifs.

(…)

Au fond, la personnalité même de la personne qui travaille est engagée. En même temps, c’est lié à la gestion des ressources humaines. Quand on voit les phénomènes de stress, de suicides de gens qui avaient été mal notés, par exemple.

La question qui se pose est : est-ce que l’évaluation est la même qu’hier, à travers la méritocratie par exemple, ou entre-t-on dans un nouveau registre, celui de la gestion, très brutale, des ressources humaines ?

(…)

Surtout, ce qui me frappe, c’est l’absence de réflexion sur le contenu. Ces méthodes sont issues d’une certaine forme de sociologie pseudo-moderne. Pour évaluer une information, un chercheur, un journaliste, au lieu de s’intéresser au contenu de ce qu’il fait, on s’intéresse aux liens.

(…)

A la fin du papier du Monde , il y a toute une réflexion sur la possibilité d’une évaluation qui ne soit pas seulement une mesure, un chiffrage. »

Matthieu Potte-Bonneville : « Il y a une histoire de ce problème, qu’on peut retracer rapidement. Pourquoi cette question est posée depuis les années 2000 ? Pour trois raisons majeures. La première, c’est que se généralise non seulement l’évaluation au travail, mais une évaluation articulée sur des dispositifs de mesure, et sur la généralisation de l’instrument informatique. D’autre part, notons le fait que l’évaluation va pénétrer des domaines où elle n’existait pas, je pense notamment aux réformes de la fonction publique (initiées notamment par Tony Blair), avec donc l’idée que les services publics sont justiciables aussi de telles formes d’évaluation. Et puis, la troisième chose, c’est la montée d’un discours critique, la critique du néolibéralisme comme forme de gouvernement des individus et des populations, critique au cœur de laquelle on va retrouver la question de l’évaluation. Pourquoi ? Il y a quatre effets pervers qui sont profondément dénoncés.

Le premier, c’est tout ce que l’évaluation ne voit pas, ce que les économistes appelleraient les externalités positives (ce qui est effectivement produit par quelqu’un lorsqu’il travaille, mais sur les côtés de son organisation de travail).

Au-delà de ça, des critiques sont plus radicales, et consistent à dire que l’évaluation est profondément individualisante, qu’elle isole le travailleur, ses compétences, sa personnalité, tout en renforçant en même temps le lien hiérarchique. Chacun va être amené à être en quelque sorte son propre évaluateur.

Troisième chose, la manière dont l’évaluation pèse sur l’activité elle-même : au fond, le moyen réorganise les fins. Je pense à une très belle mise en scène de cela dans la série The Wire, où l’on voit la police de Baltimore s’organiser autour d’une politique du chiffre et c’est absolument terrifiant.

La dernière critique qu’on pourrait formuler, c’est que, sous une référence apparemment objective, sous la norme experte, l’évaluation fait disparaître tout débat sur les finalités mêmes, par exemple du service public, puisque tout est mesure par rapport à des objectifs qui ne sont pas collectivement discutés.

(…)

Il y a le problème de la fétichisation des chiffres, de la manière dont les chiffres sont censés traduire immédiatement une réalité sans que l’on se pose la question de la manière dont ces chiffres ont été construits, et cela pose précisément le problème des indicateurs.

Et puis, il y a le problème des usages des chiffres, de la manière dont ils sont investis, traversés.

(…)

Je dirais qu’il y a un usage critique possible de l’évaluation chiffrée, et puis il y a un usage à la fois d’idéologie et de domination, lorsque le chiffre devient un moyen pour gommer la relation de pouvoir entre un supérieur et un inférieur au nom d’une pseudo-objectivité.

(…) S’il fallait formuler des propositions politiques, je proposerais trois pistes. La première, c’est de porter le combat politique sur la question des indicateurs. J’aimerais beaucoup, par exemple, que le nombre de suicides en prison devienne un indicateur cardinal dans la gestion des politiques carcérales. (…) La deuxième, c’est de déboîter, de découpler l’évaluation et le rapport hiérarchique. (…) Et puis, troisième chose, il s’agit d’ouvrir des espaces qui sont soustraits à l’évaluation et qui peuvent donc créer de la valeur. C’est le débat actuel sur les notes à l’école primaire, par exemple. »

Sébastien Balibar : « Ce qui me frappe dans ce débat, c’est que l’évaluation a toujours existé, mais elle a changé de méthode elle est devenue non seulement chiffrée, mais automatisée. Le fait qu’elle soit chiffrée me semble donner une illusion d’objectivité rationnelle. Et c’est là que je proteste. Le fait qu’elle soit chiffrée n’est absolument pas une garantie de rationalité ou d’objectivité. Je prendrai deux exemples : d’abord, dans le journalisme. Supposons que l’on veuille évaluer votre émission. Première solution : on pourrait écouter l’émission. Deuxième solution : on pourrait venir discuter avec vous. Troisième solution : on peut d’un seul clic compter le nombre de gens qui téléchargent l’émission par semaine. Je ne conteste pas que l’audimat soit un indice intéressant mais si l’évaluation se résume à ce chiffre, alors je crois qu’on est biaisé.

Dans la recherche, nous sommes aussi victimes de ces méthodes d’évaluation chiffrée. On peut soit lire nos œuvres scientifiques, soit compter le nombre d’articles qu’on a fait ou le nombre de gens qui nous citent. Cela s’appelle l’indice H, et nous avons tous un indice qui permet d’évaluer notre performance.

(…)

Je voudrais revenir sur le mot chiffre : il y a une expression qui ressemble à celle de « tyrannie de l’évaluation », c’est celle de « dictature des chiffres ». Je crois que cette expression illustre une assimilation entre le chiffre et la science. Le fait qu’on se plaigne de cette dictature des chiffres, sous entendu de l’évaluation chiffrée automatisée, cela fait que, dans le grand public, la science est systématiquement disqualifiée parce qu’on assimile chiffre et science. Or, la rigueur ou même le rationalisme d’une méthode scientifique ne dépend pas des chiffres.

(…)

Qu’il y ait des indicateurs chiffrés qui soient utiles, je n’en doute pas. Encore faut-il réfléchir à leurs significations.

Sons diffusés

extrait du film "VIOLENCE DES ECHANGES EN MILIEU TEMPERE" de JEAN-MARC MOUTOUT

archive : MAYA BEAUVALLET dans LA SUITE DANS LES IDEES sur France Culture du 10/03/2009

extrait du film "RIEN DE PERSONNEL" de MATHIAS GOKALP

chanson "L'HOMME PRESSE" de NOIR DESIR

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