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Pourquoi arrêter d'écrire ?

26 min
À retrouver dans l'émission

Avec :

- Geneviève BRISAC

- Gérard MORDILLAT

- Marin DE VIRY

Geneviève Brisac : « Le mystère de cesser d’écrire répond au mystère d’écrire. Qu’est-ce que le lecteur ressent quand un auteur dit qu’il n’écrira plus ? Quand Philip Roth annonce cela, il y a une frustration, quelque chose de l’ordre de la mort. Cela renvoie aussi à l’idée de marchandise : un auteur est comme une usine de production de roman quand l’usine s’arrête, il n’y a plus de production. Enfin, cela renvoie au fétiche de l’écrivain, qui serait une icône. On s’intéresse à lui comme personnage, et ce n’est pas vraiment intéressant. L’écriture s’empare d’un auteur, puis le rejette. La personne même de l’écrivain n’est pas si intéressante que cela.

En tant qu’auteur, je considère le fait d’écrire comme une lutte contre la mort, l’injustice, la saleté du monde ou la violence. L’idée de regarder son œuvre et de la trouver satisfaisante est quelque chose d’incompréhensible. On ne peut dire qu’on arrêtera d’écrire.

Il est difficile de tirer de soi la matière de la création. Dans le désespoir ou la déprime il est difficile d’écrire. Le propre de l’écrivain est de dire qu’il ne parvient pas à écrire : c’est une constante. Marguerite Duras dire qu’écrire, c’est être en recherche de ce qu’on écrirait si on y arrivait. »

Marin de Viry : « Si on s’amuse à faire la typologie des raisons d’arrêter d’écrire, on trouve d’abord le snobisme, mais aussi quelque chose de plus grave, une forme de désamour avec la langue. La vraie seule bonne raison d’arrêter est cette impasse relationnelle avec la langue. On peut ne plus être capable de jouer d’un instrument, mais c’est autre chose que de ne plus être amoureux de la langue.

Les écrivains ont leur public, le public les aime, et le jour où ils arrêtent de produire, le public est déçu car il existe un lien affectif qui se rompt.

Au fond, on ne sait pas si on arrête définitivement d’écrire. S’il existe une nécessité intérieure d’écrire, qui en est le maître ? Pas plus Philip Roth que n’importe qui. Il y a une forme de retour sur son œuvre, d’auto-évaluation qui est une fausse annonce. Pensons aussi à l’esthétique du faut départ.

Certains auteurs arrêtent d’écrire, mais il y a aussi des exemples de longévité heureuse. Le rapport des écrivains au temps est très différent d’un écrivain à l’autre. Tous les écrivains sont dans la proposition de Bossuet, « La vie est courte, mais les heures sont longues ». On s’organise dans ce paradoxe qui est qu’on va disparaître, mais qu’avant il y aura des îlots propices à la création.

Philip Roth est un cas intéressant : il a des œuvres magnifiques, et d’autres qui sont plutôt de l’œuvre de la narration d’un métrosexuel new-yorkais narcissique. C’est ce dernier qui parle quand il dit que son œuvre est terminée. C’est peut-être un coup médiatique. »

Gérard Mordillat : « Je n’oserais jamais dire que j’arrête d’écrire, par peur d’entendre : « Je ne savais même pas que vous aviez commencé ». Cela a trait directement à un lien avec la mort. C’est comme si quelqu’un annonçait qu’il est en train de mourir ou qu’il va mourir. Être confronté à quelqu’un qui annonce sa propre mort est difficile à supporter.

Il y a un problème de la relation à ce qui s’écrit. Rimbaud cesse d’écrire de la poésie, mais il ne cesse pas d’écrire. Le rapport à la fiction, à l’invention, est particulier, il est lié à l’idée de la mort, car faire œuvre de fiction, c’est assumer un futur.

Philip Roth semble faire un petit monument. Annoncer son arrêt, c’est réclamer le Nobel de littérature ! Comme disait Ubu Roi : « Il vaut mieux regretter que d’être regretté »… »

Sons diffusés :

  • Alain Nadaud, extrait de l'émission Du jour au lendemain , le 30 mars 2011.
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