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Pourquoi voyage-t-on dans des mondes imaginaires ?

27 min
À retrouver dans l'émission

A partir de l'ouvrage Voyages imaginaires : de Jules Verne à James Cameron (Arthaud) , de Farid Abdelouahab.

Avec Mathieu POTTE-BONNEVILLE , Antonio CASILLI et Philippe MANGEOT .

Mathieu Potte-Bonneville : On a un besoin de voyage imaginaire, mais encore faut-il que le miroir d’Alice au pays des merveilles se laisse traverser. Dans quelle mesure peut-on encore aujourd’hui traverser le miroir ? On a des objets qui suscitent l’attente, et une forme d’émerveillement anticipé, et qui de ce fait ne peuvent manquer de fabriquer un peu de déception. La modernité a développé à la fois une fascination dont Jules Verne est le meilleur exemple, et en même temps une défiance et un soupçon, comme si l’imaginaire rabattait ce qu’il peut y avoir d’égarement dans le voyage. Le blockbuster, qui est une énorme machine à imaginaire, de même que la possibilité du voyage, ont peut-être changé notre rapport à l’ailleurs. Il n’y a jamais eu autant d’imaginaire, et aussi peu d’ailleurs.

On a toujours besoin de médiation pour se servir de sa tête. Les voyages imaginaires sont extrêmement solidaires des moyens par lesquels ils passent. La technique n’est pas indifférente.

Admettons que la disparition de l’ailleurs soit une vieille lune : il faut se demander ce que voyager veut dire. Le livre mélange deux choses : la question des voyages et celle des mondes. La première est celle de l’égarement, de la transformation de soi-même, de l’initiation. La seconde est celle de la production des mondes imaginaires. Il faut s’interroger sur ces deux niveaux. Qu’en est-il du voyage si un certain égarement du voyage a lieu ? Comment les mondes imaginaires ainsi inventés, renouvellent-ils notre rapport avec le monde ?

Par rapport à l’alternative entre s’égarer et conquérir, il y a quelque chose autour de l’habiter. Il ne s’agirait pas de l’habiter contre le mariage, mais d’habiter le voyage lui-même. Habiter le voyage, c’est Robinson Crusoé. Pour un certain nombre de voyages contemporains – pensons par exemple au jeu vidéo Assassin’s Creed – c’est différent : il s’agit de s’installer dans le lieu différent où l’on arrive tout en respectant ce que ce lieu peut avoir d’extériorité et d’étrangeté. »

Philippe Mangeot : « Le développement des théories de la fiction et des mondes possibles ont été l’actualité théorique des années 2000. Il y a une résurgence de cette très vieille question, et l’histoire n’est pas si linéaire que cela. En 1787, Charles Garnier recensait aussi des voyages imaginaires, et ce livre fonctionnait de la même façon que celui dont nous parlons. On y apprenait que l’Odyssée n’était plus la matrice du voyage imaginaire, et que désormais ce devait être Robinson Crusoé : l’altérité de l’imaginaire à conquérir, et pas à traverser. Le livre déshistoricise la question du voyage imaginaire, comme s’ils n’étaient pas liés à une représentation du monde. Au 16ème siècle, on a des voyages d’île en île. Puis arrive le 19ème siècle, où le monde s’est refermé : la terre est circonscrite. La question pour Jules Verne est de savoir comment dépasser la malédiction liée à la clôture du monde. D’où le voyage sous les mers, dans l’espace. Soixante ans plus tard, on a aussi les voyages imaginaires de Michaux, avec des mondes recomposables, malléables…

Jules Verne distingue entre l’aventure et l’inventaire. Chez lui, il y a ces deux grandes modalités du voyage : le voyage du pèlerin, c’est-à-dire la pérégrination qui transforme le voyageur, et le voyage comme itinérance, où le voyage se donne à voir comme une encyclopédie. La question des mondes n’est pas la même. On peut l’apercevoir en s’interrogeant sur les écritures utopiques. Il se pourrait que la question de l’utopie ne soit plus liée à celle du voyage. »

Antonio Casilli : « Ce livre est un bon instantané de notre imaginaire de 2012. Notre imaginaire des voyages s’est aujourd’hui enrichi d’autres horizons, d’autres voyages possibles, comme les univers virtuels, qui représentent une démocratisation du voyage imaginaire. Le voyage imaginaire d’aujourd’hui est l’héritier d’Homère. Il y a des éléments de continuité entre le voyage initiatique et Matrix. Aujourd’hui, cette expérience du voyage est à la portée de n’importe qui. On n’a plus besoin d’être un héros pour accomplir un voyage imaginaire. L’écran est une médiation nouvelle qui le permet. Le livre nous renvoie à des nostalgies, littéraires ou cinématographiques.

On retrouve l’utopie dans les nouvelles technologies, et ce dès les années 1980, quand on parle du cyber espace dans lequel le voyageur-internaute s’égare. Les métaphores sont celles de la navigation, ou de l’exploration spatiale. L’espace n’est vide, mais peuplé de communautés hospitalières. Le voyageur, ancien comme moderne, voyage d’une communauté hospitalière à l’autre. »

Sons diffusés :

  • L’Odyssée , fiction France Culture, le 22 juillet 1981.

  • Reportage « Voyage vers la Lune », RTF, 1948.

  • Voyage au centre de la terre , film de Henry Levin, bande annonce, 1959.

  • Pink Floyd, « Set the controls for the heart of the sun ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 20 décembre 2012 intitulée « Rencontre autour de Pinocchio entre Winshluss et Lorenzo Mattotti », cliquez ici.

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