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Quand le jeu change les règles du "je"

27 min
À retrouver dans l'émission

A partir des documentaires Dragooned de Sandy Amerio (à l'affiche), et The Cat, the Reverend and the Slavede Alain Della Negra et Kaori Kinoshita (en DVD).

Avec Mathieu POTTE-BONNEVILLE , Geneviève BRISAC et André GUNTHERT .

Mathieu Potte-Bonneville : « Dragooned est une expérience de cinéma inhabituelle : on voit défiler des G.I. filmés en noir et blanc, image typique du débarquement de Provence. Puis l’image revient en couleur, et on comprend qu’il s’agit du film d’une session de reenactment , jeu grandeur nature où des adultes rejouent de grands événements historiques. The cat, the reverend and the slave montre quant à lui des Américains qui passent l’essentiel de leur vie sur Second Life . Ces films traitent d’une question contemporaine : que fait-on avec la porosité qui s’organise entre la fiction et nos vies ?

Le terme de rêverie est important. Ce qui compte, ce n’est pas tant le fait que nos vies sont tissées de récits que le fait qu’on a une situation intermédiaire entre le sérieux et le jeu. Les joueurs investissent un sérieux extraordinaire dans ces jeux, et la vie intérieure est devenue extérieure, elle se trouve même incluse dans des formes de participation communautaire : on peut avoir des amis imaginaires qui sont de vraies personnes ! Il faut analyser tous les usages possibles.

Il y a dix ou quinze ans, certains films s’inquiétaient du mélange entre le réel et le simulacre. On n’en est plus là… On commence à ouvrir une question expérimentale passionnante : qu’est-ce que c’est que jouer, et que se vivre en train de jouer ? Quels sont les affects investis là-dedans ? Ce sont des questions très contemporaines.

Les jeux qui se développent sont des jeux où le fait de perdre ou de gagner ne se pose plus. Il s’agit de savoir comment on va habiter un espace. Il ne faut plus simplement être maître du jeu, mais aussi savoir se retrouver dans le jeu ».

Geneviève Brisac : « Les deux films sont très intéressants, mais très opposés. Dans Dragooned , le garçon qui raconte en voix off l’expérience de reenactment est engagé politiquement à l’extrême droite. Il pense qu’il faut forcer les gens à se rappeler que c’est grâce à l’armée que nous avons été sauvés.

Les deux films parlent des nouveaux moyens technologiques au service de la rêverie des individus, au premier rang desquels on trouve la 3D. Il y a une confrontation entre la vie intérieure, la conscience, la culture des individus qui ont ces moyens à leur disposition, et les écrivains qui voient cela avec fascination, car leur objet, l’imagination, est confronté à un raccourci : il n’y a plus l’élixir fabriqué par le temps de l’imaginaire, mais il y a une fabrication rapide, simple, et violente. Dans The cat, the reverend and the slave , les trois personnes qui racontent leur vie sur Second Life sont dans une immédiateté de la réalisation de leur fantasme qui d’une certaine façon le détruit.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas tout mettre sur le même plan. L’image première du joueur, c’est celle du joueur de cartes. Le jeu sert à s’affranchir de l’angoisse. La question qui se pose face à ces nouvelles formes de jeu est celle de l’art de la distanciation, qui procède de l’éducation ».

André Gunthert : « Revenons sur les prémisses de notre discussion. On a l’air de dire qu’il y a d’un côté la fiction et de l’autre la réalité, et que les cloisons sont étanches. Avec l’anthropologie, nous savons que notre vie est pleine de récits, que nous fabriquons des récits pour comprendre le monde. De plus, la fiction, c’est toujours le récit de l’autre, c’est quelque chose auquel on ne croit pas. Deux de mes amis font du reenactment médiéval. C’est un jeu, mais quand on y est, on est conscient de ses limites.

Il faut distinguer la fiction et le jeu. Ce n’est pas la même chose : le joueur est maître de la manipulation, et sait qu’il manipule. Ce qu’on dit aujourd’hui sur le jeu vidéo, on le disait du roman, qu’on considérait comme un risque pour les jeunes filles ! La problématique est dramatisée par la notion de fiction et la peur de perdre la distinction et le vrai et le faux.

L’invention de monde n’est-elle pas quelque chose qui nous alerte sur la réalité, sur l’état social général ? Il faut se demander si le fait d’inventer des mondes n’est pas un signal qui nous dit quelque chose sur le monde réel. »

Sons diffusés :

  • Dave Brubeck, « Take Five »

  • Extrait du film Dragooned .

  • Extrait du film de Woody Allen La rose pourpre du Caire .

  • Dave Brubeck, « I’ll never smile again »

  • Seu Jorge, « Marianna »

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 6 décembre intitulée « Entretien avec Ron Rash », cliquez ici.

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