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Qui sont les pauvres ?

27 min
À retrouver dans l'émission

En partenariat avec le magazine Books, dont le numéro du mois de février propose un article intitulé "Qui sont les pauvres ?".

Avec Magali REGHEZZA , Sylvie LAURENT et Mickaël FOESSEL .

Magali Reghezza : « C’est un article provocateur, qui propose une réflexion sur la pauvreté en Amérique du Nord. D’après son auteur, si on prend en compte l’éventail des biens dont disposent les pauvres, on peut avoir des doutes sur la véritable étendue de la pauvreté. La pauvreté entendue comme dénuement absolu a quasiment cessé d’exister, mais ceux qui sont considérés comme pauvres sont ceux qui ne peuvent accéder à la société de consommation. Ce point de vue pose problème. Certes, la pauvreté a diminué en tant que dénuement matériel absolu, mais elle continue à empêcher les individus de se réaliser en tant qu’êtres humains. De plus, les inégalités sont de plus en plus croissantes. On ne peut réduire l’individu au toit qu’il a sur la tête, et à sa capacité à manger tous les jours. C’est un peu réducteur, et cela passe à côté des enjeux du 21ème siècle.

Ce qui est gênant, c’est l’apparente objectivité de ce texte, avec un moralisme rampant assez dérangeant opposant le bon pauvre vivant simplement et le mauvais pauvre profiteur. Il donne l’exemple de l’exclusion sociale pour parler de la pauvreté invisible, et souligne par exemple que les pauvres ne sont pas condamnés à vivre dans des zones à risques, car des riches y vivent aussi. Or, les riches ont le choix. Le niveau de richesse matériel finit par être un déterminant du choix individuel.

Ainsi, la question ne serait-elle pas celle de l’inégalité ? Les inégalités ont des coûts sociaux, et donc économiques, extrêmement lourds. Cette question de l’égalité est fondamentale : plutôt que lutter contre la pauvreté, il faudrait lutter contre les inégalités. »

Sylvie Laurent : « Cet article m’a laissée pantoise. C’est un article publié dans The American Interest , journal néo conservateur américain. Neil Gilbert y donne en fait un catéchisme de la pensée néo libérale. Il enrôle de force un grand économiste keynésien, Galbraith, à sa cause, pou arriver à la conclusion qu’il ne faut pas aider les plus pauvres.

Le point essentiel du raisonnement est de dire que si on regarde la consommation des gens reconnus comme pauvres, ils consomment, ils achètent fours et ordinateurs, c’est-à-dire des choses inutiles, et donc qu’ils ne sont pas si pauvres. Derrière cette idée, il y a le poncif que si vous donnez de l’argent aux pauvres, ils vont acheter des choses inutiles. Il est intéressant de voir qu’à l’heure où sciences sociales et it jamais que si les pauvres consomment, c’est qu’ils empruntent auprès de fonds usuriers, qui ont donné de l’argent à des gens qui ne sont pas solvables. En réalité, nous sommes dans une représentation classique de la mise en cause du pauvre, qu’il convient de discuter. »

Michael Foessel : « Le texte pose, malgré les griefs qu’on peut avoir contre lui, une bonne question qui est celle de la représentation de la pauvreté aujourd’hui. On sait bien qu’en France, il y a une difficulté à cerner le nombre de personnes pauvres, car le nombre de bénéficiaires du RSA est inférieur aux nombre de personnes éligibles. Il y a aussi un poids symbolique dans des sociétés qui valorisent du moins le confort, sinon la richesse extrême. Cela a disparu au profit d’une représentation univoque.

Neil Gilbert note quand même qu’il reconnaît que les inégalités se sont creusées dans la société américaine. Longtemps, la pauvreté a été représentée comme une compensation, mais qu’est-ce qui a délégitimé la pauvreté ? C’est le capitalisme ! Il s’agit de minorer le poids de la pauvreté à travers un principe de délégitimation des inégalités sociales.

Ce qui est le moteur de la consommation aux Etats-Unis, c’est l’emprunt ! Il y a l’idée d’une collusion entre pauvres et société de conso, qui ne remet pas en cause la dimension économique de cette société de consommation, avec ses systèmes d’emprunt complètement fous. Autant le discours victimaire trouve vite ses limites, autant le discours moralisateur est dangereux. »

Sons diffusés :

  • Esther Duflo dans La suite dans les idées le 7 janvier 2012.

  • François Morel, « Petit homme ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 5 février intitulée « Entretien avec la romancière Marie NDiaye », cliquez ici.

A lire : "L'art d'ignorer les pauvres", de John Kenneth Galbraith, sur le site du Monde Diplomatique.

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