LE DIRECT

Trois regards sur "Les bêtes du sud sauvage"

27 min
À retrouver dans l'émission

A l'occasion de la sortie du film Les bêtes du sud sauvage de Benh Zeitling.

Avec Sylvie LAURENT , Larc WEITZMANN , et Magalie REGHEZZA .

Sylvie Laurent : « On est dans un petit monde à la frontière de la civilisation où un père et sa fille dans une extrême pauvreté en Louisiane vivent l’après catastrophe écologique, et l’attente de la fin des temps. Cette petite fille de six ans vit seule, car sont père ne vit plus avec elle depuis que sa mère est partie à la nage dans le fleuve. Elle s’appelle Hush Puppy. Ce prénom est intéressant car d’une part, il désigne une spécialité locale culinaire, et d’autre part, c’est la traduction littérale de « chuchoter » et de « chiot ». Il y a d’emblée l’idée qu’elle est réduite au silence, et qu’elle est dans une forme d’animalité. Il y a quelque chose de magnifique au niveau formel, car on a dans ce film la recréation d’un monde sauvage… qui amène d’ailleurs à se demander qui sont les bêtes : les hommes, ou les animaux ? On se trouve en plein dans la tradition du roman américain sur l’apocalypse, en sachant que pour la Nouvelle-Orléans c’est une promesse : on sait que son destin, c’est d’être envahie par les eaux.

La question de la représentation est intéressante. Zeitlin dit qu’il veut montrer la résilience. Or, la résilience n’est en aucun cas un retour au statu quo ante . Il s’agit de ressortir plus fort – et donc différent – après un déséquilibre. Or, l’idée du film, c’est que rien ne change. Là où les personnages sont heureux, c’est quand ils peuvent parler à la nature. On arrive dans une espèce de retour primitif. La petite fille a une phrase intéressante lorsqu’elle se retrouve devant des aurochs : « D’une certaine façon vous êtes mes amis ». Cela suggère que c’est à l’écart du monde qu’on serait le mieux.

Il y a quelque chose qui est l’état de précarité. Il faut représenter ce qui existe depuis plus d’un siècle à la Nouvelle-Orléans. Le film est une sorte de recréation, de musée imaginaire, qui montre une communauté de pauvres blancs, qui vivent en harmonie. Cela ne colle pas à la réalité de l’exclusion sociale. La Louisiane et la Nouvelle-Orléans sont toujours dans un état de catastrophe absolue, avec un fort racisme, une forte pauvreté, que l’Amérique n’a pas voulu voir. »

Marc Weitzmann : « C’est un très beau film. On pense un peu à La Tempête de Shakespeare, à Moby Dick , etc… C’est l’interrogation sur une ruralité américaine, et un retour sur une essentialité américaine qu’on sent profondément dans le film. Les personnages sont dans un affrontement constant avec les éléments, avec la nature. Il y a aussi la scène où la petite fille apprend à défaire un crabe avec des outils, et son père lui dit de le briser avec ses mains, pour lui montrer qu’elle est forte. Voilà le sujet de fond du film : cette espèce de résilience, et le fait de ne compter que sur soi dans l’adversité. Les personnages refusent l’aide qui est censée leur être apportée.

Le film fait penser à certaines chansons de Bob Dylan. Ce qui est gênant pour un public français, c’est le refus assumé de toute intervention extérieure. Je ne suis pas sûr que ce soit dans l’optique d’un retour harmonieux à la nature, à cause du combat constant qui se joue contre elle. Il y a l’éloge d’une forme de communauté hors sociale, politiquement ambiguë, ce qui est très américain. C’est très américain.

En somme, le film est un poème, pas un discours social. Le but de Zeitlin n’est pas de dresser un bilan social. Si on voit dépeint l’état de précarité, le film n’est pas pour autant une dénonciation : il se situe ailleurs. L’aspect précarité parle à tout le monde : nous vivons tous à tort ou à raison dans cette atmosphère de pré-catastrophe constante. »

Magalie Reghezza : « Il y a une dimension esthétisante dans ce film. Mais ce qui est gênant, c’est le discours sous-jacent sur la catastrophe, avec l’idée d’un retour à la nature. Dans le film, il y a une lecture manichéenne avec d’un côté la ville qui s’arrache à la nature en luttant contre les éléments avec les digues et les pompes. De l’autre côté, il y a les naturels, ceux qui vivent de la nature. On retrouve le discours bourgeois porté sur cet espace, qui est notamment visible à travers le vêtement après la catastrophe, on voit les habits de l’héroïne se déliter. Une fois passée par l’hôpital de la ville, elle reçoit des vêtements propres.

On a entassé les populations dans des situations de précarité. On revient à la nature, ce qui pose problème car Katrina a conduit à un débat sur la dénaturalisation des catastrophes. On arrive avec un discours qui oublie les classes sociales. La lecture européenne de Katrina a voulu voir un problème racial, alors qu’il s’agit d’un problème social, de pauvreté. Aux Etats-Unis, quand on parle de résilience, on parle de résilience des communautés. Il est difficile d’être pauvre aux Etats-Unis, mais c’est moins dur de l’être à la Nouvelle-Orléans car il y a une communauté très structurée. Le refus de l’Etat est donc plus subtil : il n’oppose pas simplement interventionnisme et auto-organisation. La résilience est donc en quelque sorte toxique, et elle met en évidence le cancer social d’une ville en déclin. L’Etat a été défaillant dans la catastrophe.

La naturalisation du rapport social amène à un film magnifique du point de vue de la poésie qu’il dégage. Il y a un discours omniprésent qui finit par être dangereux car il occulte la dimension politique. »

Sons diffusés :

  • Bande-annonce et extrait du film Les bêtes du sud sauvage .

  • Randy Newman, « Louisiana », 1927.

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 13 décembre intitulée « Rencontre entre la metteure en scène Louise Moaty et l’écrivain Annie Le Brun », cliquez ici.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......