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Un nouveau regard sur Marguerite Duras

28 min
À retrouver dans l'émission

A propos de la parution du livre La passion suspendue de Marguerite Duras (Seuil) .

Avec Geneviève BRISAC , Marin DE VIRY et Geneviève FRAISSE .

Geneviève Brisac : « Il faut rappeler qu’en 1987– date à laquelle commencent les entretiens à l’origine du livre – Marguerite Duras a 73 ans, elle a reçu le prix Goncourt en 1984, elle est l’objet de nombreuses moqueries, elle vient de publier Emily L , enfin, elle tombe malade en 1989. Ces dernières années, elle a été l’objet d’une parution en Pléiade, d’une exposition, sans oublier la publication de ses Cahiers de la guerre . L’œuvre et la femme sont difficilement dissociables. On peut ainsi s’interroger sur la manière dont on perçoit l’œuvre de Duras. Il y a une mise en doute permanente de la valeur de l’œuvre qu’elle a laissé, et quelque part elle a encouragé cette mise en doute : sa façon de considérer l’autre comme un égal a empêché qu’on fasse d’elle une femme de lettres.

Il y a une très grande force des attaques contre Marguerite Duras. Pourtant, elle mettait en avant quelque chose de précieux : elle disait qu’on part avec une méfiance de soi, mais pas dans la liberté. Or, pour elle, il faut pourtant se faire confiance. C’est contre cette confiance en soi que sont venues des attaques très violentes.

Je ne pense pas qu’elle se situe dans la parole, mais dans la formalisation. Pour elle, les écrivains donnent une forme à ce que d’autres sentent de manière informe. C’est dans l’impossibilité de dire que l’écriture s’installe.

Au fil des entretiens, on constate qu’elle essaie toujours de dire exactement ce qu’elle pense, au moment où elle le pense. Elle ne sait jamais ce qu’elle va dire une minute après, et il en va de même quand elle écrit. Elle a été toute sa vie un artisan d’élaboration. Si elle parle aujourd’hui aux gens, c’est parce que c’est une révoltée. Avec ce livre on va pouvoir cesser de mettre l’accent sur la moquerie, sur le sentiment d’insécurité. »

Geneviève Fraisse : « Qu’est-ce que ce livre peut nous donner ? On y découvre que la parole est très présente dans son œuvre. J’ai donc rouvert Ecrire , où on trouve moins la question de la parole que celle de l’écriture. On a une originalité incroyable : c’est avec la parole qu’elle parle de l’écriture.

Pour Duras, les femmes écrivent vraiment à partir de Colette, avec le passage de la poésie au roman. Elle cherche à être précise à ce sujet, ce qui fait penser à son livre Le square , un ouvrage stupéfiant sur le fait que l’écriture est le seuil du dicible. Plus qu’une absence de sens, elle propose un événement qui ne se produit pas. Elle passe de la poésie au roman, mais pour parler d’un événement qui n’aura pas lieu. Cela me paraît très fort. »

Marin de Viry : « Ce livre apporte quelque chose de plus pour comprendre Marguerite Duras. Dans ces entretiens, elle précise de nombreuses choses sur le travail de l’écrivain, notamment le fait qu’il s’agit d’une sorte de "défabrication", qui ne produit pas de la page mais de la sincérité. Ensuite, elle est importante dans le paysage littéraire contemporain car il y a chez elle une sorte d’ontologie d’archipel : l’expérience humaine serait une série d’îlots de sensations non reliés les uns aux autres, qu’il s’agit de faire surgir. Quand on le fait surgir, il y a des accidents – naïveté, outrance – qui lui ont valu des critiques. Néanmoins cette intention est importante dans le paysage contemporain.

Elle est moquée en tant que femme, mais aussi parce qu’elle considère qu’il n’y a pas de solution dans la vie, qu’il existe une "irrésolubilité" de l’existence. Elle pense que ceux qui considèrent qu’il y a une réponse aux questions sont des crétins. Voilà le risque considérable qu’elle a pris par rapport à la critique. Elle assume l’absence de sens, offrant ainsi des arguments aux rationnels.

Ce qui est frappant, c’est cette description du destin de l’écrivain. Quand elle dit que Stendhal ou Proust n’ont pas de sexe quand ils écrivent, elle définit la vie intérieure d’un écrivain : pour elle, un artiste s’accomplit lorsqu’il cesse d’être lui-même. Ce ne sont pas des êtres qui s’accomplissent, mais des êtres qui se désaccomplissent. »

Sons diffusés :

  • Marguerite Duras, entretien avec Jean-Marc Turine, archive extraite du coffret Le ravissement de la parole (INA-Radio France).

  • Marguerite Duras dans Apostrophes le 28 septembre 1984.

  • Pierre Desproges, extrait de sketch.

  • Juliette Greco, « Le square ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 2 janvier intitulée « Entretien avec le réalisateur Laurent Cantet », cliquez ici.

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