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Discours du Premier ministre Édouard Philippe à l'Assemblée nationale à Paris, le 5 décembre 2018.

"Gilets jaunes" : une démocratie malade ou en rémission ?

34 min
À retrouver dans l'émission

Frédéric Worms, philosophe et membre du Comité consultatif national d'éthique, auteur des "Maladies chroniques de la démocratie", est notre invité. Les gilets jaunes sont-ils le symptôme d'une démocratie malade ou le signe d'une rémission ? Quel est le rôle de la philosophie face à la violence ?

Discours du Premier ministre Édouard Philippe à l'Assemblée nationale à Paris, le 5 décembre 2018.
Discours du Premier ministre Édouard Philippe à l'Assemblée nationale à Paris, le 5 décembre 2018. Crédits : ALAIN JOCARD / AFP - AFP

Le mouvement des Gilets jaunes est-il le symptôme d’une démocratie malade ou d’une démocratie en rémission ?

Notre invité, le philosophe Frédéric Worms, auteur dernièrement des Maladies chroniques de la démocratie (Desclée de Brouwer)et de La Philosophie face à la violence (avec son confrère Marc Crépon, aux Editions des Equateurs), analyse les événements des derniers jours.

Après la question du pouvoir d’achat avec Julien Damon et Mathieu Laine lundi, celle de la transition écologique avec Virginie Maris mardi, la question de l’autorité avec le général de Villiers, auteur de Qu’est-ce qu’un chef ?, mercredi, et celle des inégalités hier avec les économistes Gaël Giraud et James Galbraith, on referme cette semaine d’analyses inspirées par le mouvement des gilets jaunes et par la crise de régime avec une réflexion autour de l’état de notre démocratie. Du pouvoir d’achat à la remise en cause des institutions, de la dissolution de l’Assemblée à la démission du Président et au changement de gouvernement … 

Il a réfléchi au rôle de la philosophie face à la violence et aux maladies chroniques de la démocratie. Le philosophe Frédéric Worms, professeur à l’ENS, producteur sur France Culture de « Matières à penser », est notre invité. 

Avec nous depuis midi, le metteur en scène Julien Gosselin. Il se confronte actuellement à la violence du monde à travers trois pièces réunies aux Ateliers Berthier – Théâtre de l’Europe et adaptées de trois romans de l’américain Don Delillo. 

Je pense qu’on est à un tournant dans ce qu’on pourrait appeler la démocratie sociale, la question du social dans la démocratie, et comment la démocratie peut et doit prendre en charge la justice sociale. (Worms)

Ça peut être un bon rappel, une crise, ça peut être aussi un rappel qu’on a laissé une dimension de la démocratie se fragiliser. (Worms)

Ce que j'appelle la maladie principale, c’est la violence intérieure entre les sujets dans une société politique. Les sociétés politiques doivent faire face à des dangers extérieurs – il peut y avoir des tremblements de terres, il peut y avoir des guerres –, mais elles ont aussi à affronter des conflits intérieurs. Ce sont les plus difficiles à percevoir, et les plus graves, surtout en temps de crise extérieure et de menace de guerre. […] La sécurité peut venir écraser les tensions intérieures. […] Dans les violences intérieures, il y a les injustices sociales – structurellement, les sociétés engendrent de l’injustice – mais il y en a d’autres : il peut y avoir aussi des discriminations, des discriminations raciales, des discriminations nationales, des exclusions, des discriminations de genre, de sexe. Ce à quoi il faut faire attention aujourd’hui, c’est avant tout une inflammation de l’injustice sociale, et si on peut saisir cette occasion pour faire repasser la question sociale au premier plan, c’est très important. (Worms)

La crise des migrants est couplée depuis des années et des années à une crise sociale, culturelle – je pense que c’est difficile de détacher les deux éléments –, qui est colossale. (Gosselin)

Il y a un problème immense, social, profond, qui vient de cette France qu’on a appelée France périphérique, mais qui vient d’ailleurs, de partout peut-être en France. (Gosselin)

Quand on parle de pic, c’est évidemment parce qu’on n’a pas traité le problème avant, et que c’est un problème structurel. On ne peut imaginer une société sans risque et même sans réalité de l’injustice sociale. Le problème, c’est que si on la laisse sans l’affronter, si on ne travaille pas ces maladies chroniques qui sont là, ça monte, et le pic n’est que le révélateur de quelque chose de très profond. […] Le terme de crise devient un paravent, parce que ce sont des crises très longues, et donc ce ne sont plus des crises. Il faut réserver le terme de crise à des moments – malgré tout il y a des pics –, mais en analysant le structurel, et en réformant le structurel. (Worms)

L’enjeu, c'est de revenir au sentiment des limites. […] Il y a des limites à la violence possibles et légitimes, même dans l’expression d’une colère qui est légitime. Mais il faudrait aussi revenir à la limite des injustices sociales, et aux limites communes qu’on devrait pouvoir repenser, et déplacer, parce que pour faire baisser le pic, il faut augmenter le niveau […] de nos réponses aux injustices structurelles. […] Nous avons besoin aujourd’hui de limites aux inégalités, de limites au sentiment d’abandon, et de limites à la non-prise en charge de la détresse des uns et des autres. (Worms)

La vraie question, c’est : qu’est-ce qu’on fait contre la violence structurelle ? Il y a eu au XXe siècle des personnes qui ont dénoncé des violences structurelles et qui pourtant ont appelé à la non-violence. […] Je ne suis pas pour la non-violence, forcément, en tous cas pas dans tous les cas. Je pense qu’il y a de la légitime défense dans certains cas. Mais […] je suis pour limiter la violence. (Worms)

Je crois qu’on n’imagine pas suffisamment la puissance de cette violence sociale. (Gosselin)

[L’Assemblée] avait un programme : c’était celui de la République en marche, qui est un programme de démocratie libérale. […] Ce qui me frappe et ce qui me désole, c'est qu'il y ait plus d’alternative à côté. Ce programme libéral est un programme possible dans une démocratie. On sait bien qu’il faut que les conflits sociaux s’expriment aussi dans des luttes entre des partis, des positions politiques. Je crois que ce qui nous manque vraiment, c'est un très fort mouvement qui fasse pour la notion d'égalité ce que le parti d’Emmanuel Macron a fait sur la notion de liberté. (Worms)

La violence structurelle, au niveau européen et mondial, […] a quand même des beaux jours devant elle. Donc faisons état de limites communes infranchissables. (Worms)

Il y a une chose qui me choque, […] c'est de jouer l’écologie au détriment du social. […] Le social doit venir avant l'écologique, et non pas après, et pas seulement au titre de la fin du mois avant la fin du monde, mais pour des raisons de principe. Parce que les conflits entre les humains viennent en premier et que la destruction de la planète ne sera pas réglée tant qu’on ne règle pas les conflits entre les humains au niveau national, international et au-delà, mondial. […] Le sentiment d’injustice vient en premier. (Worms)

Il y a jamais de violence pure. Bien sûr, il y a des actes qu’il faut interdire, et il y a des actes qui s’en prennent aux personnes, et puis il y a de la violence physique. […] Il y a quand même en France une culture de la violence maîtrisée, qui a pris du temps à se construire et que les corps intermédiaires ont bien maîtrisée. […] Il n'y a pas de violence physique pure, il y a toujours un discours autour. Et la vraie question qui se pose aujourd’hui autour du mouvement des gilets jaunes, c’est : quel est le discours dans cette polyphonie un peu cacophonique […] qui va gagner ? (Worms)

J’ai longtemps eu du mal à croire à l’idée que la culture, que l'art étaient un mode de rassemblement citoyen. Mais je crois qu’il faut quand même réaffirmer à travers cette crise que les questions d’éducation, que les questions de culture […] ont une valeur aujourd’hui fondamentale, le mot est faible. (Gosselin)

Suivons toujours ce que font les tyrans. Ils nous disent de façon très précise ce qui est important. Des gens comme nous, dans certains pays, nous ne pourrions pas parler. Cela veut donc dire qu’il faut continuer, cela veut dire que ça gêne, c’est le caillou dans la chaussure. La culture ne se réduit pas à une essence, et à une identité. La culture, ce sont des créations. Ça peut énerver certains idéologues d’aujourd’hui […]. En réalité, c’est eux qui nous montrent à quel point nous ne devons pas céder. (Worms)

Bibliographie

Intervenants
  • Professeur de philosophie contemporaine à l’ENS, directeur adjoint du département des Lettres et membre du Comité consultatif national d’éthique, producteur à France Culture
  • Metteur en scène de théâtre
L'équipe
Production
Réalisation
Avec la collaboration de
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