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Une couverture de "Charlie Hebdo"

Jusqu’où tolère-t-on la liberté d’expression ?

34 min
À retrouver dans l'émission

Négationnisme, racisme, sexisme, homophobie ... Doit-on mettre des limites à la liberté d'expression ? Et comment définir ces limites ? On en parle avec Denis Ramond, docteur en sciences politiques, qui publie "La Bave du crapaud. Petit traité de liberté d'expression" (Editions de l'Observatoire).

Une couverture de "Charlie Hebdo"
Une couverture de "Charlie Hebdo" Crédits : picture alliance - Getty

"La liberté d’expression a ses saints et ses martyres …" C’est sur ce constat que s’ouvre l’essai de Denis Ramond. Comment dès lors défendre cette liberté si controversée avec rigueur et un certain sens de la modération ?  

Retour à la liberté d’expression, après avoir ouvert la discussion il y a quelques semaines avec l’avocat Emmanuel Pierrat. On poursuit aujourd’hui avec le point d’un politiste, Denis Ramond, qui se montre exaspéré par l’allure des débats sur cette question - des querelles de récréation. 

Professeur à l’Université d’Angers, il publie aujourd’hui La Bave du crapaud. Petit traité de liberté d’expression aux Editions de l’Observatoire. Reste à savoir si elle n’atteint pas la blanche colombe … 

Au point de départ de ce livre, il y a un diagnostic sur le statut qui est fait à la liberté d'expression dans les débats publics. A chaque fois qu’on entend parler de liberté d’expression, ces dernières années, c’est à l'occasion de dénonciations du politiquement correct. On va parler de la liberté d’expression en tant que menacée, menacée par des mouvements minoritaires.

La liberté d'expression a glissé politiquement, dans sa signification, pour devenir une valeur de droite, et même d'extrême-droite […]. La liberté d’expression est devenue une valeur à laquelle se raccrochent des courants politiques conservateurs et réactionnaires, pour revendiquer le droit de dire tout le mal qu’ils pensent de certains mouvements minoritaires […]. Il y a eu une captation identitaire de la liberté d’expression. […] Ce que j’ai voulu montrer dans le livre, c’est qu’on pouvait être pour la liberté d'expression, sans appartenir nécessairement à cette tendance politique.

L’altérité va immédiatement être vue comme un obstacle, et cet obstacle suscite évidemment une grande réaction et une grande violence.

On est pour la liberté d'expression, mais alors où est-ce qu'on en pose les limites ? C’est-à-dire faire cet effort que font assez peu les gens qui disent être en faveur de la liberté d’expression, qui est de définir des critères permettant de dire : voilà ce qui pourrait être acceptable ou pas.

On peut à nouveau mourir pour des idées en Occident. […] Qu’on puisse mourir pour des idées, dans l’histoire, on en a de très nombreux exemples évidemment, mais qu’on puisse aujourd’hui mourir pour des idées, c’est extrêmement choquant.

La liberté d'expression a un rapport assez complexe avec le droit, au sens où c’est la seule liberté à laquelle on demande d'être excessive. […] La liberté d’expression vise et touche des énoncés qui peuvent choquer. La conversation quotidienne et anodine n’appartient pas à la liberté d’expression. […] La liberté d'expression consiste à se mettre dans une sorte d'abus constitutif.

La philosophie peut nous aider à réfléchir à la question de l’excès. Pourquoi ? On voit bien que, quand on parle de liberté d’expression, on ne peut pas s’en tenir au droit. […] Le droit sur la liberté d'expression est extrêmement évolutif, il ne cesse d'évoluer au gré des controverses, au gré des changements de société. En revanche, la réflexion philosophique, notamment en philosophie politique et en philosophie morale, peut nous aider à réfléchir à des critères de partage entre l’abus qui va et l’abus qui ne va pas.

Le simple discernement des citoyens ne suffit sans doute pas. Mais je dirais que l'Etat non plus ne suffit pas. […] Il serait tout à fait naïf de penser que par nature les citoyens seraient intrinsèquement capables de faire la séparation entre une vraie information et une fausse information. […] Il est tout à fait clair en France que la loi fixe les limites de la liberté d’expression. Mais le problème, c’est qu’en même temps, on ne peut pas faire une confiance aveugle à la loi, aux gens qui votent les lois.

Le principe qui guide la limitation de la liberté d'expression de manière générale, c’est la nuisance faite à autrui. Et je pense que la principale difficulté philosophique, c’est de définir ce qui nuit à autrui.

Dans des affaires de liberté d’expression, il n’y a pas de bonne solution : soit vous laissez la personne parler, et ses idées se diffusent ; soit vous l’empêchez de parler, et ses idées se diffusent.

La dénonciation du politiquement correct c’est toujours un grand succès dans le stand-up politique. […] Il y a là une manière de plaider pour une sorte de libération de la parole, qui serait le droit de tenir des propos lourds, de pouvoir enfin dire ce qu’on a sur le cœur.

Il est possible de faire une distinction entre le fait d’atteindre, d’attaquer ce que j’appelle les préférences des gens, et de ne pas attaquer leurs appartenances. […] Ce que j’appelle préférence, ça va être les convictions politiques, les convictions religieuses, les goûts, la morale. Ce que j’appelle les appartenances, quand on attaque quelqu’un au nom de son appartenance, c’est l’attaquer au nom de son appartenance à une race, ou à une origine, ou une appartenance […] à un genre ou à un sexe. Ce partage correspond à une intuition, généralement partagée, selon laquelle il est tout à fait justifié de s’attaquer aux préférences des gens, mais pas à leur appartenance. La différence entre les deux, c’est ce que j’appelle la révisabilité. Vous pouvez parfaitement réviser des préférences. […] En revanche, vous ne pouvez pas changer facilement d’[appartenance]. […] Par conséquent, les préférences sont des choses dont on peut parler, dont on peut débattre. Or je pense qu’on ne peut pas réellement débattre des appartenances. […] Ce sont des choses qui sont inattaquables ou non modifiables par le discours. […] La différence entre les préférences et les appartenances, c’est la condition de possibilité de la liberté d'expression. Dans une société où vous ne pouvez pas faire la différence entre les deux, vous ne pouvez pas avoir de liberté d’expression.

Extraits sonores :

Intervenants
  • attaché d’enseignement et de recherche en Science politique à Sciences Po Lille
L'équipe
Production
Réalisation
Avec la collaboration de
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