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Papier froissé

La post-vérité va-t-elle profiter à la démocratie ?

33 min
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Nous recevons Manuel Cervera-Marzal, philosophe et sociologue, qui publie "Post-vérité. Pourquoi il faut s'en réjouir" (Le Bord de l'eau). Faut-il craindre l'avènement de la post-vérité ? La première vertu d'un citoyen n'est-elle pas de savoir mentir et de déformer la réalité pour la transformer ?

Papier froissé
Papier froissé Crédits : Karl Tapales - Getty

La post-vérité pourrait-elle finalement s’avérer bénéfique à la démocratie ? C'est ce que défend l'invité de la Grande Table des idées, le philosophe Manuel Cervera-Marzal, pour son essai Post-vérité. Pourquoi il faut s'en réjouir, qui vient de paraître aux éditions Le Bord de l'eau. 

La post-vérité peut-elle s’avérer profitable ? Comment la démocratie peut-elle bénéficier de ce nouveau rapport aux faits moins déterminants que les opinions personnelles ? Et si la post-vérité était le première des contre-vérités … C’est le parti pris de notre invité, auteur précédemment de Les Nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?, aux éditions Le Bord de l’eau. 

Un essai, c’est toujours situé dans une époque en particulier. […] Pour moi, il s’agit d’un agacement, d’un énervement face à ce mot qu'on entend à peu près tous les jours, ce mot de post-vérité, qui servirait à caractériser notre époque. […] Depuis une dizaine d’années, on est entré dans une nouvelle ère qui serait l’ère de l’abrutissement généralisé de l’opinion publique, c’est-à-dire le fait qu’on ne tient plus à la vérité, mais qu’on se base sur des émotions irrationnelles, sur des opinions subjectives, et cette entrée dans l’ère de l’irrationalité, […] serait causée par un phénomène qui est Internet, ou les réseaux sociaux.

On entre dans une époque sombre, dangereuse pour la démocratie, parce que le peuple se mettrait à prendre la parole à travers les réseaux sociaux, et déverserait sur Internet tout un tas de théories complotistes, de fake news, etc. J’ai voulu vraiment prendre le contre-pied de cette idée, parce qu’il me semble qu’on n’a pas apporté de preuve tangible du fait qu’aujourd’hui on serait moins attaché à la vérité qu’autrefois. C’est une façon de diaboliser le présent.

Cette idée de post-vérité suppose aussi qu'avant l’entrée dans la post-vérité, on aurait vécu une espèce de belle époque révolue, l’époque de la vérité. Mais ça aussi, c’est une façon d’idéaliser le passé.

Des phénomènes comme la rumeur – il y a beaucoup de rumeurs qui circulent, de rumeurs complotistes –, c’est des phénomènes que les historiens ont l’habitude d’étudier. […] Les rumeurs sont des phénomènes de masse qui n'ont pas attendu l’émergence des réseaux sociaux pour exister.

La première chose que ça change, Internet et les réseaux sociaux, c’est que ça ouvre la parole à des personnes qui auparavant n'y avaient pas accès, ou y avaient plus difficilement accès. C’est le point central des blogs, notamment. […] Ça permet à des personnes qui n’ont pas l’habitude de prendre la parole de la prendre. C’est la définition même de la démocratie. La démocratie, c’est quand on permet à n’importe qui de prendre la parole, quand le monopole de la parole échappe à ceux qui ont l’habitude de l’exercer sur les plateaux depuis leur porte-parolat. On est dans une nouvelle ère. La question, c’est : est-ce que parce qu’on donne la parole à n’importe qui, ça nous amène à raconter n’importe quoi ? Est-ce que cette démocratisation de la parole, il faut la regretter parce qu'elle ouvre la voie à des discours populistes, à des discours complotistes, à des discours conspirationnistes ? Je ne fais pas partie de ceux qui sont dans le regret, parce que, bien sûr, ça ouvre la voie à ces propos qu’on aimerait bien éviter, mais ça ouvre aussi à des expériences tout à fait inédites.

Ça valide une vieille idée […], qui disait que le regroupement d’une multitude d’ignorants produit des résultats plus fiables, plus véridiques, que la parole d’un seul expert. (à propos de l’encyclopédie collaborative Wikipédia)

J’appelle à de la nuance quand on étudie et qu’on s’intéresse aux effets du numérique, et en particulier d’Internet, sur la politique.

Post-vérité, c’est un terme qu'on retrouve à longueur d'éditos, dans la presse écrite comme dans la radio et la télévision. C’est un mot que certains politiques emploient, mais il n'est pas encore rentré dans le langage courant, contrairement au mot de populisme. J’ai remarqué que tous celles et ceux qui emploient ce mot […] n’ont pas conscience et ne cherchent d’ailleurs jamais à savoir d'où il vient. Or, quand on utilise un terme, il est parfois instructif d’avoir au moins une idée un peu précise de son origine. C’est un terme qui nous vient des Etats-Unis, qui commence à être utilisé dans les années 1980, […] par […] la droite conservatrice américaine, qui utilise cette notion pour attaquer la gauche qu’ils appellent libérale, multiculturelle, qui est une gauche qui s’inspire en partie d’idées françaises, de philosophes français.

Ce mot de post-vérité naît dans un contexte de véritable guerre, ou de controverse intellectuelle et politique. Il faut savoir un petit peu qui sont ceux qui l’ont forgé et utilisé pour le reprendre aujourd’hui […] au moins avec certaines précautions.

L’élection de Donald Trump a beaucoup joué aussi dans le succès de ce mot de post-vérité qui a été élu […] mot de l’année 2016 par le dictionnaire d’Oxford. Ce qui m’inquiète un petit peu, c’est que souvent, quand on parle de lui, on le prend pour un rigolo, pour un clown, pour un amuseur de galerie, et aussi pour quelqu’un d’inoffensif. C’est sous-estimer l’intelligence politique de ce personnage, qui est certes un baratineur, quelqu’un qui ne s’embarrasse pas de la vérité, qui n’a peut-être même pas l’idée de ce qui est vrai. […] Ce n’est même pas quelqu’un qui est dans le mensonge, qui chercherait à cacher la vérité, c’est quelqu'un qui se contrefiche de la vérité, parce que ce qui l’intéresse, c’est s’enrichir et tweeter. Il a un désintérêt manifeste pour la vérité, et c’est ce qui fait que beaucoup se moquent de lui, on le caricature, on n’a peut-être jamais autant caricaturé un homme politique. […] Attention, prenons-le quand même au sérieux, parce que ça a beau être un clown, il a quand même deux choses entre ses mains : la première, c’est une certaine virtuosité politique, il a été élu grâce à son baratin et ses mensonges, c’est quelqu’un qui a tout à fait compris que c’était payant politiquement d’asséner à longueur de journée des chiffres mensongers […] ; et par ailleurs, c’est quelqu’un dont les décisions ont des effets directs sur la vie de millions de personnes.

Toutes les sociétés humaines […] sont des sociétés traversées par un conflit entre ce que Machiavel appelle les petits et les grands, le peuple et les patriciens. Toute société est traversée par des rapports de domination. Dans un langage plus sociologique, plus contemporain, on dirait domination des hommes sur les femmes […], domination des riches sur les pauvres […]. Il y a toujours des rapports de domination. La politique, ce n’est pas se mettre autour d’une table pour tous tomber d’accord sur des normes de fonctionnement. Non, la politique, c’est du conflit, c’est du rapport de force. […] Dans ce conflit entre dominants et dominés, les dominants font un usage systématique du mensonge, et ils le font sans aucune retenue, de manière parfaitement assumée. […] En permanence, ils galvaudent les mots pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils signifient. Ils sont dans le mensonge permanent, et eux en ont bien conscience, donc mon livre ne s’adresse pas aux grands […]. Il s’adresse plutôt aux petits, pour leur rappeler qu'eux aussi ont le droit de recourir à la ruse, de recourir au bluff. […] [Le mensonge,] c’est une stratégie légitime dans le conflit politique.

Le mensonge n'est pas généralisé, et je ne plaide en aucun cas pour qu’il le devienne. Dans la société, il y a tout un tas de professions dont la vocation est de défendre la vérité et d’enquêter sur les faits – les journalistes, les premiers, les juges, les chercheurs, les intellectuels, les statisticiens … Il y a tout un tas de personnes qui ont pour but de protéger et défendre la vérité, et heureusement qu’ils sont là, parce qu’une société qui serait toute entière livrée aux mains des acteurs politiques, qui eux emploient les petits ou les gros mensonges à longueur de journée, serait une société proprement invivable. Ce n’est pas tenable. […] On a besoin de ces professions qui ont pour tâche de protéger la vérité, et qui doivent savoir faire la part des choses.

Ce n’est absolument pas à l'Etat de se faire le garant de la vérité. […] A chaque fois qu’on demande à la justice, ou même au législateur, d’essayer de protéger la vérité, de limiter les fake news, on sait très bien […] que le juge comme le législateur ont toujours un temps de retard sur ce qui circule sur la toile. Ces propositions de lois sont en réalité inapplicables, mais, à la limite, le problème de fond, ce n’est pas qu’elles soient inapplicables, c’est qu’en plus elles sont dangereuses, parce que c’est à la société civile de pouvoir débattre, de pouvoir délibérer, de pouvoir faire s'affronter différentes versions de ce qu’elle considère comme étant vrai. Ce n'est pas au pouvoir de trancher ça. […] A partir du moment où on a un pouvoir qui prétend détenir la vérité, […] à partir du moment où on a un pouvoir qui prétend être en capacité de faire respecter la vérité, en réalité on entre dans l’engrenage totalitaire […]. Ce qu’il faut, c’est maintenir l’horizon de vérité, bien sûr, on doit désirer la vérité, on doit y aspirer. […] Il me semble que désirer la vérité, plutôt que prétendre la détenir, c’est beaucoup plus émancipateur. (à propos de la loi contre les fake news)

Ce qui m’intéresse effectivement, c’est le conflit, parce que […] du conflit naît la liberté. Souvent, [on pense] que, quand on vit en démocratie, quand on vit dans un régime de liberté, on est libre de s’affronter, on est libre d’entrer en conflit. L’idée de Machiavel, c’est l’idée inverse : c’est dans le conflit, dans le désordre, que peut surgir la liberté. C’est une idée à laquelle je crois beaucoup.

Un essai, c’est toujours l’idée d’amener un petit peu de poil à gratter dans le débat public, d’être l’empêcheur de tourner ou l’empêcheur de penser en rond.

Ce qui compte, c’est d’être en mouvement, d’être dynamique, c’est le cheminement. […] Je suis dans l’échec permanent, mais au moins c’est un échec qui est dans la tentative.

Aujourd’hui, l’occupation s’est déplacée vers les places publiques (confer Nuit Debout en 2016) et vers les ronds-points. […] Que reste-t-il pour manifester notre envie d’être ensemble et de lutter pour plus de justice et de solidarité ? Il reste simplement ces espaces publics que sont les places et les ronds-points.

Je veux bien qu’on parle de violence pour essayer de comprendre ce qui se passe dans la situation actuelle, mais si ce mot de violence, on l’utilise exclusivement pour qualifier les actions des Gilets Jaunes, alors on est dans l’hypocrisie la plus totale, parce que la première des violences, c’est la violence structurelle, c’est la violence invisible de ce monde […]. C’est ça la première violence, la violence qui entraîne toutes les autres, et dont il faut parler, cette violence structurelle. Et l’autre violence, c’est évidemment la violence policière. […] On est vraiment là dans un usage absolument disproportionné de la violence de la part de l’Etat.

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