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Reclining nude, Amedeo Modigliani (1884-1920), 1917

L’érotisme, vision ou peinture du monde ?

33 min
À retrouver dans l'émission

Avec l'écrivain Kamel Daoud, qui publie "Le Peintre dévorant la femme" aux Editions Stock. Un essai hybride, qui mêle une réflexion sur la peinture de Picasso, et ses dessins érotiques, et une réflexion sur le rapport qu'entretient la religion au désir, à la sexualité et au corps des femmes.

Reclining nude, Amedeo Modigliani (1884-1920), 1917
Reclining nude, Amedeo Modigliani (1884-1920), 1917 Crédits : DEA / ARCHIVIO J. LANGE - Getty

Il interroge les représentations de la femme dans le monde arabe, et nous livre sa vision du monde à travers l'art et l'érotisme. L'auteur de Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, est l'invité de la Grande Table des idées, à l'occasion de la parution de son dernier livre, Le Peintre dévorant la femme (Stock, octobre 2018), premier d'une nouvelle collection, "Ma Nuit au musée". Une réflexion, une contemplation à laquelle il s'est livrée entre les murs du musée Picasso à Paris, lors de l'exposition "Picasso 1932, année érotique", et qui le porte à s'interroger sur le corps des femmes, ses représentations, sur le désir, sur l'islam et la sexualité.

Le mot me pousse à une méditation sur moi-même, mais le tableau, le pictural, me pousse à des interprétations un peu plus radicales : quel est mon rapport à l’image, pourquoi nous avons un rapport trouble à l’image ?

Plutôt que comme une confession, un récit, les tableaux fonctionnent comme un miroir de l’intime, des miroirs de l’inconscient, de ce qui est secret. Et là je suis dans une sorte de lien au sens qui est totalement différent de celui de la lecture.

Ce qu’on expose comme idée, ce n’est pas ce qu’on vit comme passion. Il y a toujours une frontière nette au sein de l’intime de chacun entre ce qu’il s’avoue à lui-même, ce qu’il pratique, ce qu’il vit, et ce qu’il proclame, ce qu’il défend de manière ouverte.

On peut abdiquer en amour, on peut abdiquer de sa propre personne, on peut s’offrir, on peut être dans une sorte d’aveuglement volontaire, d’abîme volontaire, je veux m’abîmer en quelqu’un que j’aime. Mais là aussi, on est à la frontière de ce qui est admissible.

Picasso peint le nu au moment même où il le dévore, où il se fait dévorer par lui. Ce n’est pas un nu immobile, c’est le nu pendant l’acte d’amour. C’est pour ça que les corps ont cet air désossé, éclaté, démantelé.

Ce que fait Picasso, ce n’est pas peindre le fruit, mais peindre son goût.

On ne consomme jamais une œuvre d’art, un roman, une peinture, une musique, autrement que dans l’immédiateté de sa propre vie. L’art, c’est un rapport d’immédiateté, il est dans la présence de maintenant – sauf si on le regarde avec l’œil d’un historien.

Toute rencontre avec autrui, avec l’autrui absolu, est sexuée. L’orientalisme est une vision érotique de l’autre, autant que l’occidentalisme que je pratique est une vision sexuée aussi de l’autre.

Au Sud, il y a le voile, et au Nord, il y a le code-barre. On est à peu près toujours dans la chosification du corps de la femme. Elle n’est plus perçue pour ce qu’elle est, un être humain capable d’amour, mais comme une chose qu’on peut s’approprier ou nier.

Pourquoi nous avons un rapport pathologique à la représentation ? […] Pourquoi nous sommes terrifiés par la sexualité ?

Le sexe nous terrifie parce qu’il suppose quelque chose de fondamental : la nudité. Et la nudité, c’est le miroir le plus absolu de ce que nous sommes.

Un radical n’aime pas la femme, parce ça lui rappelle qu’il est un homme […] Il ne veut pas prier Dieu ni l’adorer, il veut être Dieu et lui ressembler, ne pas avoir de corps. Et d’un coup il y a une femme devant lui et il voit le reflet de sa propre faiblesse.

Les monothéismes c’est des déclinaisons de la même attitude vis-à-vis du monde : se débarrasser de son corps pour accéder à la félicité, au salut, au paradis. C’est un contrat fou, c’est un pari monstrueux. Le seul moyen de jouir, c’est de ne pas avoir de corps.

J'ai l'impression que le monothéiste a la sexualité de l’homme perdu dans le désert, c'est une sexualité proche de l’acte solitaire plutôt que du partage. C’est une sexualité théorisée, qui culpabilise, c’est une sexualité trop proche du vide et de la mort.

Les monothéismes pour moi se ressemblent tous : ils en veulent au corps, […] alors que le corps, c’est notre seule fortune, c’est la seule chose que nous possédons vraiment. De l’intérieur et de l’extérieur. Tout le reste est précaire, tout le reste est bref.

L’un croit que pour jouir, il faut mourir, l’autre croit que jouir, c’est mourir. […] L’un proclame le désir, l’autre proclame la mort comme désir. […] Les deux croient qu’il y a de la mort au fond de la jouissance. Sauf que Picasso ne tue personne.

Nous n’avons pas encore sécularisé ni le corps, ni le texte sacré, ni l’art, ni l’histoire.

Les adolescents apprennent le sexe sur Internet, maintenant, ce qui est quand même philosophiquement un abîme, parce que nous apprenons la sexualité avec un corps virtuel, qui n’existe pas, et on est toujours dans l’acte solitaire.

Je viens d’une société patriarcale. […] J’ai mis des années à comprendre que la femme est mon égale et j’ai mis encore des années à comprendre que ma liberté dépend de la liberté de la femme

Contrairement à ce qu’on croit, le musée ne préserve pas des époques mortes, au contraire, il les laisse vivre, encore et encore, et il nous laisse vivre aussi ce qu’on vit maintenant comme étant quelque chose qui n’est que relatif, qui est précaire, qui passe.

Ce rapport destructeur à l’art, c’est un rapport malade au temps. On rêve du moment zéro, on rêve du moment initial, et pour le rejoindre, on détruit tout. (à propos de la destruction de la cité de Palmyre)

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