LE DIRECT
Tino Sehgal - a cura di Luca Cerizza, Turin (Italie), 2018

Peut-on encore créer sans offenser ? / Hommage à Jean-Pierre Marielle

33 min
À retrouver dans l'émission

Critique du monde culturel infiltré par la morale et affaibli par le politiquement correct : Isabelle Barbéris, maître de conférences en arts du spectacle à l'université Paris Diderot et chercheuse associée au CNRS, est invitée autour de son ouvrage: "L'art du politiquement correct" (PUF).

Tino Sehgal - a cura di Luca Cerizza, Turin (Italie), 2018
Tino Sehgal - a cura di Luca Cerizza, Turin (Italie), 2018 Crédits : Giorgio Perottino - Getty

La voix de Jean-Pierre Marielle s'est éteinte hier, alors qu'il était âgé de 87 ans. 60 ans de carrière qu'il avait débuté au théâtre, au conservatoire de Paris, sur les planches, avant de passer dans l’écran. Il s’était lié d’amitié avec Jean-Paul Belmondo, Jean Rochefort.  Il nous laisse plus d'une centaine de films dont la plupart sont devenus des monuments de la culture populaire française : Le diable par la queue (Philippe de Broca), Les Galettes de Pont-Aven (Joël Séria) , Comment réussir quand on est con et pleurnichard (Michel Audiard) , Que la fête commence (Bertrand Tavernier), La Valise (George Lautner), Quelques jours avec moi (Claude Sautet), Les grands Ducs (Patrice Lecomte), Tous les matins du monde (Alain Corneau). 

En 1976, Bertrand Blier lui offre le rôle principal dans _Calmos_, qu'il tourne juste après Les Valseuses. L'histoire de Paul Dufour, gynécologue de son état épuisé par la vie et les femmes qui, sur un coup de tête, abandonne son travail et son foyer pour se réfugier à la campagne en compagnie d'Albert (Jean Rochefort) croisé sur un trottoir parisien. La commission de censure interdit le film au moins de 18 ans, tout comme l'avait été Les Valseuses. Depuis, Calmos est devenu un film culte, dans lequel certains ont voulu voir une critique visionnaire d'une libération de la femme pensée sous le seul prisme de la sexualité. 

La différence que je vois aujourd’hui est que l’objet de ce qui fait scandale a changé. Dans Calmos, la nature délibérément rentre-dedans, offensante du film, est assumée. Aujourd’hui, ce qui fait scandale dans Les suppliantes est de toute autre nature. (...) C'est une pièce politiquement correcte qui a suscité le scandale. (Isabelle Barbéris)

Peut-on encore créer sans offenser ? Quelles sensibilités l'art se doit-il de ne pas froisser ? Isabelle Barbéris, maître de conférence à l'Université Paris-Diderot publie l'Art du politiquement correct (PUF). 

L’extrême intériorisation des contraintes produit, à un moment donné, la décrépitude et le délitement du processus de civilisation. La sensibilité évolue, et il y a aujourd’hui des choses jugées offensantes et insupportables. 

L’offense est un terme qui appartient au cadre légal. C’est un mot dont le seul cadre de référence (ou c’est au moins un de ses écueils) est le ressenti de l’offensé qui va s’auto-qualifier d’ "offensé".

Elle explique ce phénomène par un « nouvel académisme anticulturel », qu'elle théorise à la lumière de l’histoire de l'art.

Ce que je nomme "académisme anticulturel" - c’est un terme que je reprends au situationnisme - c’est un processus de destruction de la mimesis et de dé-sublimation. (...) Ça va concerner les revendications identitaires qui font fleurir les polémiques dans les médias (comment représenter les identités) mais ça a aussi à voir avec une reproduction préenregistrée du réel, avec des esthétiques qui se prétendent documentaires.

Ce que font les institutions et qui explique les nouveaux mécanismes de censure, est qu’elles ne font paradoxalement rien. Les politiques qu’on a appelées "de la diversité", ne font rien. C’est un signifiant vide, qui a glissé vers une acception ethnodifférentialiste (...) qui laisse place à ces mécanismes de reproduction du réel sans travail de transformation, ce qui est en fait extrêmement conservateur à mes yeux.

Dans Théâtres contemporains : mythes et réalités, au PUF, elle mettait déjà  en garde contre le renouveau d'un théâtre identitaire, contre les démarches moralisatrices...

Lorsque l’on racialise à l’extrême la représentation, cela produit un retour des représentations racistes qui m’inquiète : le retour de la figure du bon sauvage. C’est difficile de ne pas reproduire ce que l’on s’acharne à critiquer.

Le défaut est d’avoir un caractère moralisateur. A partir du moment où l’art entre dans un discours moral, il revêt un aspect inquisitorial. Comment discuter à partir du dire que l’autre est dans le déni ?

Extraits sonores : 

  • Calmos - montage - Bernard Blier - 1976 
  • Jean-Pierre MARIELLE - "Je ne sais pas si on m'aime" - TVA 5 Monde - 30/04/10
  • Rokhaya Diallo - sur la fresque de Di Rosa - La question du jour FC 15/04/2019 
Intervenants
  • Maître de conférences-HDR en Arts du spectacle à l'université Paris 7 Denis Diderot et chercheuse associée au CNRS
L'équipe
Production
Réalisation
Avec la collaboration de
Production déléguée

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......