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Parade de la Wehrmacht à l'occasion de l'anniversaire d'Adolf Hitler le 20 avril 1939 à Berlin (Allemagne)

Pour une petite histoire de la Grande Guerre ?

35 min
À retrouver dans l'émission

Nous recevons Jérôme Prieur, écrivain, scénariste, cinéaste, pour "Ma vie dans l'Allemagne d'Hitler" (ARTE), et "La Moustache du soldat inconnu" (Seuil). Entre la Première Guerre mondiale et la montée du nazisme dans l'entre-deux-guerres, une exploration de l'histoire au prisme de l'intime.

Parade de la Wehrmacht à l'occasion de l'anniversaire d'Adolf Hitler le 20 avril 1939 à Berlin (Allemagne)
Parade de la Wehrmacht à l'occasion de l'anniversaire d'Adolf Hitler le 20 avril 1939 à Berlin (Allemagne) Crédits : dpa/picture alliance - Getty

Dans l’actualité des idées aujourd’hui, égo-histoire et micro-histoire avec le cinéaste et écrivain Jérôme Prieur, qui vient nous parler d'un livre et d'un documentaire dont il est l'auteur, l'un sur la guerre de 1914, l'autre sur l'Allemagne nazie, les deux composés à partir de témoignages. 

Un livre d’abord, La Moustache du soldat inconnu, sorti au Seuil dans la collection "La Librairie du XXIe siècle", en pleines commémoration de la fin de la Grande Guerre, une histoire personnelle, intime par les images et les témoignages rassemblés depuis l’enfance par l’auteur. 

De la Première à la Seconde Guerre mondiale, Jérôme Prieur signe également un documentaire en deux volets, Ma vie dans l’Allemagne d’Hitler, récit d’un pays qui sombre dans la dictature (diffusé le 15 janvier 2019 sur Arte, à 22h15, mais déjà disponible en DVD). 

Jérôme Prieur a publié une vingtaine d'essais et de textes en prose, qui tournent pour l'essentiel autour de la question du passé, de l’histoire, de la littérature et des images. On lui doit aussi de nombreux films documentaires, dont la série réalisée avec Gérard Mordillat, L’Origine du christianisme, Corpus Christi, L’Apocalypse, Jésus et l’Islam, d’actualité en cette veille de Noël. 

Ses films explorent aussi la littérature et les arts, allant de l'Antiquité à la Seconde Guerre mondiale en passant par la préhistoire du cinéma ou la peinture romane. Il a reçu en 2014 le Prix du documentaire décerné par l’Association française des critiques de cinéma et de télévision.

Le travail de l'intime permet-il de tenir un discours historique ? Peut-on raconter la grande histoire avec des histoires singulières ?

[Ce film, ce livre] expriment bien […] la force d'un rapport au passé, d'un passé qui pour moi doit être vivant, sinon il ne m’intéresse pas. […] Peut-être que le point commun essentiel, et qui m’occupe depuis plusieurs années, c’est l’espèce de volonté, de désir irrésistible que j’ai de chercher à entrer dans le passé. Pour moi, le passé n'est pas séparé du présent par une vitre derrière laquelle on serait à l’abri […]. Dans les documentaires historiques, on a l’impression qu’on regarde le passé d’un point de vue qui permet de le juger, de savoir comment les autres avant nous ont eu tort, surtout sur le passé le plus récent. Ce qui m’intéresse, c'est comment le passé nous regarde, comment il nous atteint aujourd'hui.

Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont l’histoire s’interprète, s’incarne.

C’est aussi une façon de regarder le passé en échappant à la vision officielle. La vision officielle, ce sont les images qui se sont superposées à cette période, à cette époque. On fait comme s'il suffisait souvent de réutiliser des images officielles, de l’actualité, de propagande, et qu’il suffisait de les nettoyer. […] Ces images sont tellement fortes, ont une telle prégnance sur nous, qu’on ne peut pas y échapper.

Il faut analyser les procédés de mise en scène, les procédés d'écriture, mais, pour atteindre autre chose de l'air du temps, il faut se servir d'images ou de témoignages qui sont à la première personne.

J’ai eu l’idée, le parti pris, d’essayer de retrouver […] ce que d’autres amateurs, d’autres Allemands, d’autres témoins avaient filmé. Ça nous donne à voir un pays tout à fait inconnu, qui ne ressemble pas vraiment au cinéma de propagande, au cinéma officiel, et qui nous montre la joie – il faut oser voir ça –, mais aussi la gêne, l’embarras, la peur, la lâcheté, toutes choses qu’on ne voit pas forcément dans les actualités officielles. Je trouve que là on atteint quelque chose de l’époque, qui est irremplaçable. (à propos des images d'archive amateurs)

Ce livre, c’est un livre que j’ai commencé à écrire, pas sous cette forme, mais à dix-douze ans. Je voulais écrire à cette époque une vie quotidienne des Poilus. Il n’en existait pas, et je sentais que c’était le point obscur de cette Grande Guerre, la petite histoire dans la Grande Guerre.

La Moustache du Soldat Inconnu, c’est parce que tous les soldats de la guerre de 1914 sont quasiment, à part quelques héros, des inconnus, des soldats invisibles, qui ont tous une moustache.

J’ai plutôt ramassé comme un archéologue, j’ai ramassé des débris, des vestiges.

C'est à la recherche de ces fantômes, de ces revenants que je suis parti dans ce livre. […] J'essaie d'être dans cet état d'immersion totale dans les images […]. Cet état d’immersion produit un sentiment paradoxal, qui est à la fois de sidération – on est sidéré que d’autres êtres humains aient pu vivre des choses pareilles –, et en même temps un état de critique, de sidération critique. On essaie de comprendre, on est dans ce double regard qui me fait travailler, qui me fait chercher.

C'est ça qui est un peu effrayant quand on travaille sur le passé, c'est toujours de se rendre compte que le passé est brûlant. J’avais l’impression avec ce film […] de chercher à ne pas avoir froid dans le dos. Et puis on se rend compte que ce n’est pas uniquement dans le dos qu’on a froid, c’est aussi dans ce qui est en face de nous, dans les yeux. Evidemment, il ne s’agit pas de la même chose, il ne s'agit pas de comparer ce qui est incomparable, il ne s’agit pas de mélanger des régimes politiques, qui ne sont pas forcément aussi dictatoriaux qu’a pu l’être le nazisme […]. Mais ce qui fait froid dans le dos […], c'est notre manière d’échapper à l’humanité, ce sont nos lâchetés, nos peurs … Je dis "nous", parce qu’on ne peut pas s’exempter de ça. Notre penchant à la servitude volontaire, à l’acceptation. C’est ça que l’on voit comme dans un laboratoire. […] On a toujours envie de se dire : "Bon, c’est terrible, mais ça ne peut pas être pire", et puis, finalement, c’est pire, et à force de descendre les marches, on accepte l’inacceptable. Ça nous renvoie à des événements, à des situations actuels.

C’est peu à peu, puis il y a un moment donné, c’est irrattrapable, c’est irrémédiable.

Ça nous montre que l’histoire n'est pas loin, qu'elle n'est pas de l’autre côté, que les nazis ne sont pas les monstres qu’on pourrait volontiers nous présenter, que quelque chose là est au-dedans de nous-mêmes, ou au-dedans des démocraties dans lesquelles nous vivons, dont il faut se méfier.

Ça revient tout le temps, dans les propos des Poilus, […] que ce qu’ils vivent est inimaginable, et donc inracontable. C’est ça qui m’a poussé à écrire ce livre. Comment est-ce qu’on peut raconter ce qui est irracontable, ce qui est tombé dans le silence ? C’est le fameux silence du permissionnaire que Jean Paulhan a théorisé. […] Le fait que les Poilus, […] les soldats allemands comme les soldats français, ont vécu des expériences tellement inimaginables, tellement hors du commun qu’ils ne pouvaient pas les raconter. […] Voilà comment on peut représenter ce qui est foncièrement indicible, irreprésentable, invisible, inmontrable.

[Il y a] une impossibilité à expliquer aux autres ce que c'est, ce mélange absolument incroyable d'ennui – d’où le cafard –, et de brutalité montreuse, de charnier – les champs de bataille sont des charniers.

Ça rend la collecte beaucoup plus vitale, et en même temps, ça nous rend la possibilité de parler et de témoigner, parce qu’on est des relais. […] Ça nous autorise à parler, ce dont la présence des témoins nous privait. (à propos de la disparition des témoins)

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