LE DIRECT
"A Picturesque Voyage through Brazil 38"
Épisode 5 :

Vitali/Vasconcellos : foules sentimentales, nature idéale

28 min
À retrouver dans l'émission

Quel rôle la photographie joue-t-elle en cette période de crise sanitaire ? Deux photographes internationaux sont nos invités : Massimo Vitali, italien, et Cassio Vasconcellos, brésilien. Tous deux pratiquent habituellement la photographie d'espaces naturels et publics, aujourd'hui désertés.

"A Picturesque Voyage through Brazil 38"
"A Picturesque Voyage through Brazil 38" Crédits : Cássio Vasconcellos/galerie GADCOLLECTION.

À l'heure où déferlent sur les réseaux sociaux et dans les médias les photos du confinement et du déconfinement, deux photographes professionnels de renommée internationale sont avec nous pour parler du rôle de la photographie dans cette situation inédite. La photo en temps de crise : oeuvre artistique ou témoignage historique ? Sans doute un peu des deux, nous diront-ils... 

Massimo Vitali, originaire de Côme en Italie, est célèbre auprès du grand public pour ses photographies grand format et très colorées de lieux de divertissement de masse, notamment plages et discothèques bondées -- un travail qu'il a initié dans les années 1990. On le compare volontiers à Martin Parr comme autre "chroniqueur de la vie contemporaine". Sa dernière exposition solo, "Costellazioni umane", qui devait se tenir au Museo Fico de Turin du 25 février au 5 juillet 2020, a dû être reportée à cause du coronavirus. 

J’ai eu la tentation de sortir faire des photos, mais j’ai dit non : ce n’est pas l’architecture ou les paysages qui m’intéressent, mais les gens. (…) J’ai passé tout le confinement enfermé dans ma maison sans sortir, et sans penser à la photo !             
(Massimo Vitali)

Vitali a néanmoins repris le travail le week-end dernier en sortant photographier ce qu'il appelle la "nouvelle normalité"sur les plages de Toscane. Surprise : dans son objectif, la nouvelle normalité semble finalement très similaire à l'ancienne, avec ces groupes de gens venus profiter du soleil sur la plage. Il y reconnaît un besoin de retour à une vie normale.

Je ne suis pas parti avec une idée préconçue, je voulais voir ce qui se passait. Lors de ce premier week-end [de déconfinement], j’ai eu l’impression que les Italiens avaient tout oublié : (…) tout le monde fait comme si rien ne s’était passé.            
(Massimo Vitali)

"Pic Nic Allée, 2000"
"Pic Nic Allée, 2000" Crédits : Massimo Vitali

Cassio Vasconcellos, lui, est brésilien. Sa photographie soignée, souvent en noir et blanc et à la texture granuleuse proche de la peinture, traite ces derniers temps essentiellement d'arbres et de forêts : il a notamment été à l'affiche de l'exposition collective plébiscitée "Nous les arbres" à la Fondation Cartier (juillet 2019-janvier 2020). La galerie Gadcollection à Paris devait le mettre à l'honneur dans une exposition solo intitulée "A Picturesque Voyage Through Brazil" (11 mars-7 juin 2020). On peut tout de même retrouver en ligne ses magnifiques clichés de forêts brésiliennes luxuriantes et mystérieuses, comme un vibrant appel à faire face à l'urgence écologique qui la ronge et à cesser de nous comporter, nous êtres humains, comme "un virus pour la planète" selon les mots de l'anthropologue Philippe Descola.

Avec ma photographie des forêts brésiliennes, j’essaie de revenir dans le temps pour voir comment était le monde il y a deux siècles avec une nature encore vierge. (...) Mais dans ma nouvelle série "Dryads & Fauns", je mets des personnages dans les forêts pour essayer d’avoir cette reconnexion de l’homme avec la nature.            
(Cassio Vasconcellos)

La chose qui m’a vraiment frappé au Brésil, c’est que (…) on passe des favelas aux forêts au cœur même de la ville, un espace qui était là avant l’arrivée de l’homme sur la Terre. Le fait d’avoir des forêts jamais touchées par l’homme me fascine.          
(Massimo Vitali)

Deux photographes, donc, habitués à capturer l'un les espaces publics envahis par l'homme (Vitali), l'autre les espaces naturels préservés mais en péril (Vasconcellos). Les clichés de l'un nous rappellent avec nostalgie la proximité des relations humaines sur la plage ou en discothèque, qui nous paraît aujourd'hui si lointaine, tandis que les photos de l'autre nous offrent une bouffée d'oxygène avec leurs représentations d'espaces vierges semblables à un paradis perdu. Les deux mondes qu'ils photographient peuvent a priori sembler inconciliables, mais tous deux s'accordent sur le fait que cette crise doit être un sursaut de conscience pour changer les choses, notamment notre rapport à la nature. 

On ne peut pas penser qu’après le virus tout va recommencer comme avant. Il faut prévoir des changements énormes dans notre manière de s’occuper de la nature, et de l'humanité tout entière. (…) Si ça n’est pas maintenant le moment, ça pourrait ne jamais changer.          
(Massimo Vitali)

J’espère que je peux transmettre de l’émotion aux personnes pour valoriser la nature. J’espère que les gens, en ce moment de Covid, vont réfléchir un peu plus sur comment on utilise la nature. Il faut repenser tout ça.              
(Cassio Vasconcellos)

Médium privilégié pour capturer l'instant présent, en particulier grâce au numérique qui a appuyé l'essor de la photographie amatrice, la photo est en ce moment particulièrement sollicitée par les médias comme les institutions pour constituer une "mémoire du confinement". Le CNRS a par exemple lancé en avril une opération spéciale « Nos vitrines parlent à l’heure du confinement » afin de "collecter les photographies de tous les mots du confinement" qui se sont affichés "aux vitrines, fenêtres et sur les murs, partout en France, et au-delà". Résultat : 1 700 photos collectées à ce jour, dont massivement sur les réseaux sociaux.

C'est fantastique, je suis en train de chercher, de voir les différences entre avant et maintenant, parce qu’il se passe des choses qu’on ne voit pas normalement en cent ans : c’est un moment historique incroyable ! Je suis tellement heureux de pouvoir faire partie de ce moment (…) de changement, qu’il faut absolument documenter.          
(Massimo Vitali)

Nos deux invités nous font part de la photo qui les a le plus marqués pendant la crise : pour Vitali, il s'agit de la photo du pape François seul sur la place Saint-Pierre pour prononcer une bénédiction, le vendredi 27 mars. Pour Vasconcellos, les images les plus marquantes furent celles des grandes métropoles totalement vides pendant le confinement. 

Extrait sonore : Rone, Room with a view (inFiné, mai 2020)

Intervenants

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......