LE DIRECT
Arbres

Des arbres aux planches : Laetitia Dosch, Emanuele Coccia, Vincent Baudriller

1h12
À retrouver dans l'émission

Quelles formes théâtrales dans l'après-crise? On en parle avec la comédienne et metteure en scène Laetitia Dosch, le philosophe Emanuele Coccia et Vincent Baudriller, directeur du théâtre Vidy-Lausanne.

Arbres
Arbres Crédits : Schon - Getty

La Grande table passe au format été jusqu’à fin août : autres formats, autres voyages, autres possibles. Et pour cette première émission, rendez-vous avec notre première invitée : Laetitia Dosch. Révélée notamment pour son rôle dans La Bataille de Solférino (2013) de Justine Triet, nominée au César 2018 du meilleur espoir féminin pour  Jeune Femme (Léonor Serraille, 2016), elle est aussi auteure et metteure en scène de théâtre (On lui doit notamment le spectacle_"Laetitia fait péter_."). On la retrouvera dans Passion simple de Danielle Arbid, l’adaptation du roman du même nom de Annie Ernaux, qui comptait dans la sélection officielle de Cannes 2020.

Notre deuxième invité, Emanuele Coccia est un philosophe italien, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales. En 2016 notamment, il publiait La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange chez Payot & Rivages, un succès qui lui a valu le prix des Rencontres philosophiques de Monaco. Son dernier livre, Métamorphoses (Payot & Rivages, 2020), poursuit cette méditation sur le lien dynamique qui anime tous les vivants.

Vincent Baudriller est quant à lui directeur du Théâtre de Vidy-Lausanne et ancien co-directeur du festival d’Avignon. Il voit dans cette pandémie un moment quasiment historique qui n’est pas sans lui rappeler les événements de 2003, année où la protestation des intermittents avait mené à l'annulation du festival d’Avignon.

Si les salles de théâtre ont rouvert, le secteur n’est pas pour autant sorti de la crise causée par la pandémie, en témoigne l’édition 2020 de la cérémonie des Molières qui, ce 22 juin, voyait récompenser Simon Abkarian et Christian Hecq dans une salle quasiment vide. En même temps, ce moment historique est aussi l’occasion de réfléchir à de nouvelles formes théâtrales. 

Pour moi, ce qui a été important pendant le confinement, c’est quelque chose qu’on a senti : que tous les métiers sont importants; […] ça fait directement écho aux arbres qui vont tout faire pour s’entre-aider parce que c’est leur intérêt qu’il n’y ait pas de grand dominant.                    
(Laetita Dosch)

Ainsi Laetita Dosch nous parle-t-elle du spectacle virtuel LES Arbres vous parlent (par zoom), présenté le 30 mai au théâtre Vidy de Lausanne avant de possibles tournées la saison prochaine. En substance, les arbres, face au théâtre vide, décident de faire un spectacle pour les humains par zoom. Laetitia Dosch, lorsqu’elle échangeait par visioconférence pendant le confinement, entendait souvent ses interlocuteurs lui parler d’un nouveau rapport développé avec les arbres dans ces circonstances. Immobiles dans nos maisons, dit-elle, nous devenions à notre tour des arbres immobiles, usant des réseaux de la même manière que les arbres tissent leur propre réseau de nature et d’interdépendances.

ll y avait comme un mur entre les végétaux et moi que je n’ai pas avec les animaux. Je voulais voir les végétaux comme des cohabitants plutôt que comme un décor. (…] Puis le monde s’est arrêté, et on a commencé  à regarder les végétaux d’une manière différente, à les considérer.                        
(Laetita Dosch)

Dès la mi-mai, Laetitia Dosch se réunit en Suisse aux côtés d’une équipe artistique dont fait notamment partie Emanuele Coccia, choisissant la salle René Gonzales du théâtre Vidy, et sa vue sur les arbres, pour la filmer en plan fixe. Elle alternant alors échanges avec des intervenants (biologistes, sociologues, philosophes) et doublages pour créer ce spectacle largement inspiré de l’écopsychologie, discipline qui analyse les processus psychologiques nous liant à la nature.

Cette salle de théâtre est en hauteur : On est à hauteur de arbres, on a l’impression qu’on les regarde autant qu’ils nous regardent, il y a vraiment un duel.                    
(Laetita Dosch)

Un lien au vivant qu’explore largement Emanuele Coccia : avec La vie des plantes, il tente d’expliquer le monde par les plantes, à rebours de notre tradition philosophique occidentale qui néglige et ne contemple même plus la nature. Dans son dernier essai, Métamorphoses, il s’appuie sur les découvertes scientifiques des cinquante dernières années pour nous montrer que chaque espèce est un « patchwork » fait de parties d’autres espèces, de la bactérie au primate. Basant le vivant sur le principe de la métamorphose, il montre que tout est mouvant et migrant, que la naissance et la mort ne sont en rien définitifs. S’intéressant cette fois aux insectes, il revient sur la hiérarchie des espèces pour montrer que les barrières entre chacune est en fait imaginaire. Les éléments de la terre ne forment ainsi qu’un seul et unique « moi » en métamorphose permanente.

La seule base possible d’une nouvelle écologie est la conscience que tous les êtres vivants vivent la même vie.                  
(Emanuele Coccia)

Nous sommes comme un zoo ambulant, un étrange mélange d’animaux, de plantes, de virus… Nous portons déjà en nous différentes formes de vie. On n’a pas besoin de franchir notre espèce, toutes les espèces sont déjà à l’intérieur de nous.   
(Emanuele Coccia)

Une théorie qui s’applique aussi au Covid-19, avec l’idée que le virus est une force pure de métamorphose capable de remettre l’Homme à sa place : ainsi le plus petit organisme de la Terre remet-il en cause un système planétaire tel que la mondialisation, pour de nouvelles opportunités peut-être ? 

Le projet des villes a été un projet minéral et criminel. Toute ville doit se redéfinir comme une rencontre ou un assemblage multi-spécifique. Mettre ensemble des humains et des pierres, c’est fabriquer un désert. Il faudrait reconstruire différemment les villes, les penser comme des zoos, un endroit où les animaux puissent vivre librement.  
(Emanuele Coccia)

En poussant les créateurs à imaginer des formes adaptées au confinement et aux mesures sanitaires, la crise aurait-elle métamorphosé le théâtre ? Avec le projet « Boîte noire », l'équipe du théâtre de Vidy explore et renouvelle les formes : conçue et mise en scène par Stefan Kaegi, cette déambulation propose de pénétrer le théâtre, des coulisses aux gradins. Un moment paradoxal, puisque le bâtiment, rouvert en même temps que les musées en Suisse (le 11 mai),  va fermer pour deux ans de travaux. L’occasion de revenir sur l’histoire du théâtre de Vidy, un lieu prestigieux et magique dont les origines remontent à l’exposition nationale de 1964, et d’interroger ce qu’est le théâtre même, dans sa mémoire et son avenir. 

Le théâtre est aussi une maison où l’on se rassemble pour partager de l’art. Le théâtre de Vidy fait partie de ces théâtres européens qui sont chargés d’histoire, avec beaucoup de souvenirs… Le bâtiment était un peu exsangue, et on va lui permettre d’être un lieu de production, d’invention.   
(Vincent Baudriller)

Avignon est un lieu de rencontre exceptionnel, avec l’histoire du théâtre, le public; c’est aussi un moment exceptionnel de visibilité. Il faut transformer ce moment en une chance de se réinventer et s’engager avec les artistes qui vont souffrir de cette crise.  
(Vincent Baudriller)

Extraits sonores : 

  • Extrait du spectacle LES Arbres vous parlent (par zoom), présenté le 30 mai au théâtre Vidy de Lausanne (Laetita Dosch)
  • Peter Wohlleben sur le langage des arbres (France Culture, De cause à effets, le magazine de l'environnement,12/03/2017)
  • "Le gros arbre de la forêt Tsukamori" (Mon Voisin Totoro, Joe Hisaishi, 1988)
  • Extrait du film Le Magicien d'Oz (Victor Fleming, 1939)
  • Documentaire d'été / Entretiens avec le peintre Pierre Soulages / France Culture 01/01/1984
  • Olivier Py présente la 74e édition du Festival d'Avignon (Facebook live, 08/04/2020)

Chroniques

13H50
7 min

Un voyage : la Seine et nos amours

Rediffusion
Naissance de Sequana (Source-Seine)
Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......