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Daniel Kehlmann

Daniel Kehlmann : le chaos, le bouffon et l’esprit européen.

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Phénomène littéraire vendu à plus de 600 000 exemplaires en Allemagne, le deuxième roman historique de Daniel Kehlmann vient de sortir en français chez Actes Sud sous le titre "Le Roman de Tyll Ulespiègle". Tyll l'Espiègle, figure du folklore européen, y parcourt l'Europe en guerre du XVIIe siècle.

Daniel Kehlmann
Daniel Kehlmann Crédits : picture alliance / Contributeur - Getty

600 000 exemplaires vendus en Allemagne, une adaptation en série prévue par Neflix, une pré-sélection pour l'International Booker Prize au Royaume-Uni... Tyll (titre de la version originale publiée en Allemagne en 2017) fait figure de véritable phénomène littéraire en Europe, aujourd'hui traduit dans une vingtaine de langues. Il vient de paraître en février chez Actes Sud, sous le titre Le Roman de Tyll Ulespiègle, dans une traduction française de Juliette Aubert. 

Il s'agit du deuxième roman historique de Daniel Kehlmann après Die Vermessung der Welt en 2005 (Les Arpenteurs du monde en français, Actes Sud, 2006), qui a valu à l'auteur d'être qualifié de "plus grand phénomène allemand" depuis Patrick Süskind, en plus d'être traduit dans une quarantaine de langues. Les Arpenteurs du monde racontait l'histoire de deux chercheurs, l’explorateur Alexander von Humboldt et le mathématicien et astronome Carl Friedrich Gauss, et par là-même la naissance de la science moderne.

Daniel Kehlmann n'est en donc pas à son premier succès. Celui qui confie ne "pas aimer les romans historiques" y revient pourtant avec Le Roman de Tyll Ulespiègle, qui propulse la figure folklorique médiévale de Tyll l'Espiègle dans une Europe du XVIIe siècle terrassée par la Guerre de Trente ans (1618-1648). Tyll l'Espiègle ou Tyll Eulenspiegel, littéralement "miroir aux chouettes", est un personnage légendaire d'origine allemande, figure emblématique du bouffon facétieux mais seul détenteur de sagesse face aux puissants, qui traverse la tradition critique médiévale et s'incarnera un peu plus tard dans les fameux fous de Shakespeare. 

D'abord figure nationale, Tyll l'Espiègle a très vite conquis le folklore européen en inspirant de nombreuses oeuvres, de Les Aventures de Simplicius Simplicissimus de Hans Jakob von Grimmelshausen en 1668 au poème symphonique Till Eulenspiegels de Richard Strauss en 1894, en passant par La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel de l'écrivain belge Charles De Coster en 1867, ou le film Les Aventures de Till l'Espiègle de Joris Ivens et Gérard Philipe en 1956.

Pour moi Tyll représente moins le triomphe du rêve que celui de la résistance de l’art (...) et cette capacité de résistance de la blague dans les temps obscurs.              
(Daniel Kehlmann)

Le personnage mythique de Tyll est un personnage qui n’a pas voulu rentrer dans le processus de civilisation ; on ne peut pas savoir à l’avance ce qu’il va faire. (…) Dans mon roman, c’est une artiste dans une époque plus primitive : il n’écrit pas de poèmes mais il fait du jonglage, il imite… Je l’ai imaginé comme une espèce de Shakespeare de la corde. C’est le roman d’un artiste ; quelqu’un qui s’en tire toujours, d’ailleurs.            
(Daniel Kehlmann)

Il a la légèreté de celui qui ne croit en rien ; il croit seulement en la survie et en la puissance de l’humour. (…) Je pense que c’est souvent un avantage de ne croire en rien dans la vie.              
(Daniel Kehlmann)

Daniel Kehlmann choisit de reprendre ce personnage légendaire en le déplaçant chronologiquement au Grand Siècle allemand : ici, le bouffon espiègle sert de fil conducteur pour parcourir une Europe dévastée par les guerres de religion et traverser toutes les classes sociales, du "peuple itinérant" de saltimbanques et de marchands aux cours royales et impériales. L'auteur rappelle que, si l'on a tendance à ne plus vraiment en connaître l'histoire aujourd'hui, la guerre de Trente Ans constitue le premier conflit des temps modernes selon les historiens. Elle est parfois qualifiée de "catastrophe originelle des Allemands", tout en débouchant sur les Traités de Westphalie qui posèrent les bases du droit européen. Une époque fondamentale, donc, dans la constitution de l'Europe.

Je voulais écrire un roman qui serait situé dans ce moment de chaos du XVIIe siècle, et je voulais aussi parler de l’esprit humain avant les Lumières : comment vivait-on dans ce monde avant la science, avant les Lumières ?            
(Daniel Kehlmann)

Il faut savoir qu’en Allemagne, la guerre de Trente ans n’est pas très présente aujourd’hui dans les esprits. (…) Mais, en écrivant un roman comme je l’ai fait, on se rend compte qu’elle reste présente dans des couches éloignées de la conscience : par exemple il y a beaucoup de comptines pour les enfants dont personne ne sait qu’elles prennent leurs exemples dans la guerre de Trente ans, comme les contes aussi.            
(Daniel Kehlmann)

Mais Kehlmann, romancier et non historien, ne se contente pas de faire la chronique de cette période charnière : dans une narration savamment construite entre récits individuels et immersion dans des scènes historiques, il offre une fictionnalisation savante de l'Histoire en mélangeant personnages historiques (Frédéric V de Bohême, le savant Athanaisus Kircher, Shakespeare...) et personnages de fiction. 

C'est également un roman profondément européen, dont la multiplicité des formes et des tons emprunte aussi bien au réalisme magique de Mario Vargas Llosa ou Gabriel García Márquez, au picaresque de Lazarillo de Tormes et Miguel de Cervantes ou à l'ironie mordante d'un Diderot ou d'un Montaigne.

Comment transformer l’Histoire en roman ? En trouvant des situations concrètes, mais aussi en laissant beaucoup de choses de côté. (…) Les lecteurs ne veulent pas qu’on leur explique le contexte historique, on a des historiens pour le faire, le roman n’est pas fait pour ça mais pour rendre les choses visibles à travers des scènes et des personnages.            
(Daniel Kehlmann)

Extraits sonores :

  • Jacques Brel sur la figure de Tyll l'Espiègle ("A cœur ouvert", France inter, 1969)
  • Bande annonce des Aventures de Till l’espiègle de Gérard Philipe et Joris Ivens, 1956 
  • Jean Wirth, historien de l’art, sur la figure du fou ("A vous le ciel, à nous la terre : chronique de la Renaissance 1466-1522", _F_rance culture, 1993)
  • Till Eulenspiegel de Richard Strauss, Orchestre du Festival de Lucerne dirigé par Riccardo Chailly (Richard Strauss, DECCA, septembre 2019)

Bibliographie

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