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Visite d'un musée
Épisode 3 :

Musées, l'esprit d'ouverture ?

29 min
À retrouver dans l'émission

Malgré la contrainte sanitaire, de petits musées ont rouvert et d'autres s'apprêtent à rouvrir après une longue période d'expositions virtuelles. Rendez-vous aujourd'hui avec Marie Lavandier, directrice du Louvre-Lens, et Nicolas Bourriaud, directeur du MO.CO à Montpellier.

Visite d'un musée
Visite d'un musée Crédits : Kittiyut Phornphibul / EyeEm - Getty

À l'occasion de la Journée internationale des musées, célébrée le 18 mai, l'Unesco et le Conseil international des musées (ICOM) ont publié un premier bilan de la crise du coronavirus : 90 % des musées du monde, soit plus de 85.000 établissements, ont dû fermer leurs portes durant la crise. Et 13 % des musées de par le monde pourraient ne jamais rouvrir à cause de cette crise. Quelles conséquences pour les expositions et autres formes muséales? Quelles nouvelles manières d'accueillir le public dans un contexte de pandémie? On en parle avec nos deux invités :  

Marie Lavandier est directrice du Louvre-Lens : inauguré en décembre 2012, celui-ci est implanté sur l’ancien bassin minier du Nord‐Pas de Calais, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Nicolas Bourriaud est cofondateur du Palais de Tokyo, ancien directeur des Beaux-Arts de Paris. Arrivé à Montpellier en 2016, il récupère vite la direction du centre d’art La Panacée qu'il rapproche de l’Ecole des beaux-arts : en résulte le MO.CO, un projet à l’échelle de la ville qui propose d’accueillir des collections privées des quatre coins du monde à l’hôtel Montcalm.  

Pour faire face à la crise et à l'après, de nouvelles formes muséales ont vu le jour, à commencer par les expositions virtuelles – qui existaient déjà auparavant et dont le Rijksmuseum d’Amsterdam, par exemple, a compté parmi les pionniers : "Turner intime" au musée Jacquemart-André, l'exposition Pompéi au Grand Palais, l’exposition "Luca Giordano, de la nature à la peinture" au Museo Capodimonte (Naples)...  

Cette crise montre l'importance de ce qui échappe pour l'essentiel au modèle économique tel qu'on le valorise aujourd'hui : tout ce qui est marginal s'est révélé absolument indispensable, du soin à l'enseignement et aux relations humaines. La culture fait partie, hélas, de ce secteur qui va vers le non-monétisable.      
(Nicolas Bourriaud)

Mais le confinement a aussi été l'occasion d'autres formes éditoriales pour garder un lien avec les visiteurs : blogs, réseaux sociaux, et divers contenus vidéoludiques mis en ligne par les musées. Même pendant le confinement, le public avait ainsi accès aux collections et, le plus souvent, à un appareil critique faisant office de médiation. Mais de là à dire, peut-on répliquer, que l'expérience physique de l'exposition peut-être imitée...  

L'art n'est pas un ensemble d'objets, on ne peut pas vraiment se satisfaire d'une visite virtuelle (…) Le lieu d'exposition nous met dans une configuration mentale très particulière. Ce que la crise du Covid nous a montré, c'est que rien ne pourra remplacer cette expérience là.      
(Nicolas Bourriaud)

L'expérience de rencontre physique avec une œuvre issue du fond des temps fonde l'expérience du musée. Elle n'est pas substituable par des offres virtuelles. Pour autant, pendant cette période qui m'a beaucoup fait évoluer, la puissance du lien que le monde numérique a permis de maintenir a été très importante.      
(Marie Lavandier)

Soulignant la différence entre une véritable visite d'exposition et une visite en ligne, et dans l'attente d'une réouverture des musées, Nicolas Bourriaud et l’équipe curatoriale du MO.CO proposent par exemple un projet à la forme atypique : @locusolusproject, un "carnet de notes" disponible sur Instagram. Une expérience inédite dont le titre, "lieu unique", est emprunté à l’écrivain Raymond Roussel. Il s'agirait de partager des réflexions autour de l'expérience de réclusion que beaucoup ont vécu durant la période de confinement, et que les artistes réutilisent pour produire.

L'art, traditionnellement, n'était pas aussi gratuit qu'on peut l'imaginer aujourd'hui ; il avait un rôle de cohésion sociale, parfois magique, pour guérir les corps, les âmes.    
(Marie Lavandier)

En outre, un document publié le 8 mai par la Direction générale des patrimoines (DGP) a conditionné la réouverture des musées à deux critères : la capacité à mettre en œuvre des mesures de protection pour agents et visiteurs, et la fréquentation, qui devra être "de nature très majoritairement locale, afin d’éviter que la réouverture ne suscite trop de déplacements, notamment par les transports en commun".

A Paris, Christophe Girard, adjoint chargé de la culture à la Mairie de Paris, a annoncé que les musées dépendant de la ville pourraient rouvrir mi-juin, mais de manière partielle et dans le respect des mesures sanitaires en vigueur ; il s'agirait notamment du Petit Palais, du Musée d'Art Moderne ou encore du Musée Cernuschi. Quant aux petits musées, définis par Edouard Philippe comme étant ceux "dont la fréquentation habituelle est essentiellement locale et dont la réouverture n'est pas susceptible de provoquer des déplacements significatifs de population", ils avaient l'autorisation d'ouvrir dès le 11 mai, mais la quasi totalité d'entre eux a préféré attendre mi mai ou début juin pour se donner le temps de bien préparer la réouverture. 

Il va falloir profiter de cette période où on va pouvoir retrouver de l'intimité dans les musées.  
(Marie Lavandier)

Les mesures sanitaires à respecter, souvent très contraignantes (jauge maximale de visiteurs, distances à respecter...), influenceront probablement les pratiques muséales à venir. Ainsi, le nombre réduit de visiteurs favorisera peut-être un tête à tête intimiste avec les œuvres, mettant un frein à la massification des expositions généralement associées à l'emprise capitaliste sur l'art. En même temps, les expositions virtuelles et autres formes numériques feront-elles loi désormais ?

(La réouverture), un parcours du combattant : il a fallu réinventer la circulation dans le musée, l'offre, les conditions de visite... Je suis heureuse d'y être arrivée, impatiente, et très curieuse aussi de voir qui revient, quand, comment ?      
(Marie Lavandier)

Dans le cas du Louvre-Lens, implanté dans un lieu durement frappé par la fin de l’activité minière et dont la population était majoritairement peu habituée à fréquenter les musées, Marie Lavandier insiste sur le rôle social et régional de l'institution. Si elle ne met pas en cause l'importance du numérique pour l'activité et l'attractivité muséale, elle valorise néanmoins la médiation humaine. Pendant le confinement, l'équipe a ainsi investi le numérique en gardant des formes simples. Par exemple, un blog lié au confinement proposait notamment des "tutoriels" pour apprendre à dessiner, à réaliser des cartes à gratter ou des origamis, entre autres activités.

Rouvrir, ça veut dire accepter de baisser ses jauges, organiser une visite du musée très paradoxale, où les gens se rencontrent, se croisent le moins possible, alors que l'expérience du musée, c'est une expérience de rencontre avec l'oeuvre d'art, mais, derrière, c'est aussi une expérience de rencontre humaine avec ceux qui ont créé ces œuvres.      
(Marie Lavandier)

A noter que le Louvre-Lens devrait ouvrir à nouveau le 2 juin. L’exposition Soleils noirs – dont France Culture est partenaire et qui devait être présentée dès le 25 mars - , a été reportée à une date ultérieure. A Montpellier, enfin, l'hôtel des collections du MO.CO doit lui-aussi rouvrir le 2 juin.

Extraits sonores : 

  • L'Heure d'été (Olivier Assayas, 2008) 
  • Joan Miró s'entretient avec Georges Charbonnier (1951) 
  • Christophe Miossec et Mirabelle Gilis, "EN" (2020)
Intervenants
  • Directrice du Louvre-Lens
  • Historien de l'art, il a dirigé l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris, La Panacée et dernièrement le MoCo à Montpellier

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