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Franck Riester et Emmanuel Macron lors de l'annonce des premières pistes pour le "plan culture", le 6 mai 2020
Épisode 2 :

Pour un New Deal artistique !

29 min
À retrouver dans l'émission

Faut-il un "New Deal" de la culture pour soutenir ce secteur frappé de plein fouet par la crise du coronavirus ? Pour en discuter, Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture, ainsi que Hans-Ulrich Obrist, co-directeur d'expositions à la Serpentine Gallery de Londres.

Franck Riester et Emmanuel Macron lors de l'annonce des premières pistes pour le "plan culture", le 6 mai 2020
Franck Riester et Emmanuel Macron lors de l'annonce des premières pistes pour le "plan culture", le 6 mai 2020 Crédits : LUDOVIC MARIN / POOL - AFP

"New Deal", "Plan Marshall", "système de sauvetage"... Depuis un mois, les tribunes et les expressions fusent pour demander aux gouvernements des mesures d'urgence au secours d'un secteur particulièrement affecté par la fermeture des lieux culturels pendant le confinement. 

Le 30 avril, Hans-Ulrich Obrist, curateur, co-directeur d’expositions et directeur des projets internationaux de la fameuse Serpentine Gallery de Londres, lançait ainsi un appel dans le Guardian pour un « New Deal » dans le milieu de l’art, faisant écho en France à celui de Jack Lang le 27 avril dans Le Parisien. L'un comme l'autre prennent pour modèle le New Deal de Roosevelt aux États-Unis, mis en place dans les années 1930 pour faire face à la Grande Dépression et qui permit de lancer des artistes comme Jackson Pollock ou Mark Rothko. 

,Le 4 mai, c'était au tour de Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture et conseiller artistique de François Pinault, de lancer dans Le Point son appel pour un « Plan Marshall » de la culture. Ils sont tous deux nos invités pour en parler aujourd'hui. 

L’État et les collectivités publiques ont une responsabilité imminente en temps de crise (…) Ils sont en charge de la continuité des choses, des intérêts de tous nos concitoyens, et, aussi, d’une bonne part de l’influence culturelle que notre pays peut avoir dans le monde.            
(Jean-Jacques Aillagon)

Pendant cette période, ce n’est pas tant la culture qui s’est tue que la pratique sociale de la culture. La culture a continué de se manifester, même à progresser, les artistes ont continué de créer ; (…) c’est la vie culturelle qui s’est, pendant un temps, suspendue. Il nous appartient maintenant de faire redémarrer cette pratique collective de la culture.            
(Jean-Jacques Aillagon)

Alors que le ministère de la Culture a fêté l'année dernière son 60e anniversaire, non sans remous, la question que posait notre invité Jean-Jacques Aillagon il y a dix ans semble plus que jamais d'actualité : à quoi sert encore le ministère de la Culture, dont les prérogatives semblent se réduire comme peau de chagrin depuis deux décennies ? Celui qui envisageait jadis sa suppression soutient aujourd'hui, au contraire, qu'il faut en rétablir les missions, les responsabilités et les moyens, particulièrement nécessaires en cette période de crise. 

Jean-Jacques Aillagon, qui fit voter en 2003 la loi sur le mécénat et conseille aujourd'hui François Pinault sur les questions artistiques, insiste sur la nécessité de complémentarité entre fonds publics et fonds privés, ainsi que sur le rôle fondamental d'une politique culturelle de continuité et d'accès de tous à la culture. 

Le mécénat n’est pas la jambe de bois d’une action publique défaillante. Les fonds privés ne sont pas là pour remplacer des fonds publics qui se déroberaient mais pour marquer l’intérêt de la société tout entière, particuliers et entreprises, pour des causes d’intérêt général : ils viennent ajouter des moyens supplémentaires. (…) L’addition des initiatives privées ne pourra jamais remplacer ce combustible que constitue l’initiative publique.            
(Jean-Jacques Aillagon)

Un mécène, un collectionneur, n’aura jamais ce souci d’exhaustivité ni de généralisation de son action en faveur de tous et de tous les lieux où la culture peut s’exprimer. (…) Il faut que l’action publique soit forte de façon à ce que toutes les initiatives privées qui sont prises par ailleurs viennent la compléter, l’enrichir.            
(Jean-Jacques Aillagon)

Traversons ensuite la Manche pour observer la situation chez nos amis britanniques, en compagnie d'Hans-Ulrich Obrist. Pour lui, l'art a une place fondamentale dans la reconstruction de nos sociétés et doit rester en dialogue avec toutes les disciplines : à l'occasion des 50 ans de la Serpentine Gallery cette année, il a ainsi inauguré juste avant le confinement l'exposition "Back to Earth", qui met en avant les campagnes de 50 artistes contre l’extinction environnementale, et qui s'est poursuivie en ligne pendant le confinement. 

Comme beaucoup, il soutient que la crise actuelle due au coronavirus révèle surtout, au fond, la crise écologique, et pose la question d'un modèle plus local pour l'art : faut-il revenir à des expositions de proximité pour limiter les transports d'oeuvre, soit un système moins mondialisé ? Pour ce faire, il cite son maître à penser, le poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant :

Glissant a toujours dit que nous vivons dans un moment d’une homogénéisation de la globalisation qui fait disparaître les différences et nous mène à l’extinction. En même temps, il y a le danger d’une contre-réaction qui nous amène à de nouveaux localismes, de nouveaux nationalismes et même, pire que ça, au racisme et au manque de solidarité. Pour Glissant, il faut quelque chose qu’il appelle la mondialité. Or je pense que l’art est très bien placé pour nous apprendre cette mondialité, l’idée d’un dialogue qui peut aller au-delà des frontières mais qui écoute en même temps le contexte local. (...) Il faut évidemment résister à la globalisation destructrice, mais en gardant aussi l’idée d’un possible dialogue local.            
(Hans-Ulrich Obrist)

Pour nos deux invités, le rôle de l'État doit être avant tout de soutenir les initiatives culturelles sans chercher à les définir ou à les circonscrire. Ce soutien aux initiatives, notamment locales, doit s'accompagner d'une politique de sensibilisation à la culture et d'un accompagnement de la réflexion des acteurs artistiques sur la production et les expositions de demain. 

Aujourd’hui, l’un des premiers devoirs de la puissance publique, c’est justement de penser sa mission en matière de partage du désir de culture. Il ne s’agit pas tant de faciliter l’accès technique à la culture parce qu’elle est proche, que de permettre dans l’esprit, la sensibilité de chacun, ce désir de culture. Une fois que le désir s’est déclaré, on trouve toujours les voies d’accéder à la satisfaction de ce désir.            
(Jean-Jacques Aillagon)

Je pense qu’il faut amener l’art dans beaucoup d’endroits à l’extérieur des musées. (…) Il faut aussi aller au-delà de l’événementiel, créer des projets qui puissent durer plus longtemps et évoluer, croître.            
(Hans-Ulrich Obrist)

Extraits sonores :

  • Bertrand Belin, "Glissé redressé"tiré de l'album Persona (Wagram music, mai 2020)
Intervenants
  • commissaire d'exposition, critique et historien d’art, codirecteur des expositions et directeur des projets internationaux de la Serpentine Gallery de Londres
  • Ancien Ministre de la culture

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