LE DIRECT
Des écrivains ouverts sur le monde
Épisode 2 :

Philippe Sands : "Je crains l'incertitude : elle ferme l'imagination, parce qu'on peut imaginer le pire"

28 min
À retrouver dans l'émission

Avocat franco-britannique spécialisé dans la défense des droits de l'homme et le droit environnemental, Philippe Sands s'interroge avec nous sur les conséquences d'une crise mondiale inédite provoquée par la pandémie de Covid-19.

Philippe Sands
Philippe Sands Crédits : Mireya Acierto / Contributeur - Getty

Avec plus de 32 000 décès et 223 000 cas confirmés de Covid-19, le Royaume-Uni est aujourd'hui le pays le plus endeuillé d'Europe. Après avoir suivi quelques temps la stratégie très polémique d'"immunité collective", le gouvernement britannique a décidé tardivement du confinement national le 23 mars. 

Depuis le début de la crise, il se retrouve sous les feux de la critique à l'internationale comme au sein de sa majorité conservatrice, taxé d'impréparation et de négligence face à la pandémie : le Times, grand journal conservateur, a ainsi fustigé le 19 avril les "38 jours perdus" de Boris Johnson dans la lutte contre le virus, tandis que le New Yorker Magazine déplorait le 5 mai "un curieux mélange de supériorité et de fatalisme (...) qui s'est révélé aussi lent que calamiteux". L'Irlande du Nord, l'Écosse et le Pays-de-Galles, indépendants sur les questions sanitaires et scolaires, ont montré leur désaccord avec cette stratégie jugée vague et hâtive.

Il y a quelque chose d’autre au Royaume-Uni qui est remarquable aujourd’hui : pour la première fois (…) l’Écosse, le Pays de Galle, l’Irlande du Nord vont prendre une direction différente de l’Angleterre.                        
(Philippe Sands)

Dimanche 10 mai au soir, une adresse très attendue de Boris Johnson à la nation a prolongé ce confinement "au moins jusqu'au 1er juin", dans le cadre d’un nouveau plan de déconfinement "conditionnel" en 3 phases prévu jusqu'à fin juillet -si et seulement si les conditions sanitaires le permettent. Très précautionneux, Johnson a martelé qu'il n'était "pas encore temps de mettre fin au confinement" mais a tout de même annoncé quelques mesures d'assouplissement : à partir de mercredi, la population pourra sortir autant qu'elle le voudra pour faire du sport, retrouver une autre personne à condition de respecter deux mètres de distances, ou se promener dans les parcs et sur les plages... Les écoles primaires et les magasins hors alimentation pourraient rouvrir à partir du 1er juin, mais pas les écoles secondaires. Les cinémas et restaurants, quant à eux, ouvriront "au plus tôt en juillet". Boris Johnson, lui-même atteint du Covid-19 en avril, reste très soutenu par la population malgré les critiques des médias et des politiques. 

Notre invité, Philippe Sands, avocat à la Matrix Chambers de Londres qu'il a co-fondée, navigue habituellement dans le monde entier pour défendre des dossiers ou conseiller des cours et tribunaux tels que la Cour pénale internationale de la Haye, la Cour européenne des droits de l'homme ou le Tribunal international du droit de la mer. Il vient par exemple de défendre le cas des Rohingya à la CPI. Aujourd'hui confiné à domicile dans le nord de Londres avec sa femme et ses enfants, il nous raconte comment la crise est perçue par la population britannique et quelles conséquences elle peut avoir sur l'ordre mondial. 

Je crains l’incertitude, ça n’ouvre pas l’imagination, ça la ferme, parce qu’on peut imaginer le pire. C’est peut-être la conséquence d’être l'enfant d’une réfugiée pour qui l’incertitude s’associe absolument avec la peur. Dès qu'on sait la direction qu'on prend, les choses s'améliorent ; au Royaume-Uni, en ce moment, on est submergés par l'incertitude.                          
(Philippe Sands) 

Philippe Sands témoigne néanmoins du formidable élan de solidarité qui, à l'occasion de la crise, s'est emparé de l'Angleterre comme du reste du monde. En plus d'applaudir les soignants tous les jeudis soirs dans la rue, le Royaume-Uni célèbre aujourd'hui la "Journée internationale des infirmières et des infirmiers" ainsi que le 200e anniversaire de la naissance de Florence Nightingale, pionnière des soins infirmiers modernes et véritable icône nationale surnommée "the lady with the lamp".

Il y a une solidarité très importante un peu partout en Angleterre. Mais on arrive à un moment où des différences commencent à se manifester, dans les quatre pays mais aussi dans la société : pour ceux qui ont moins, c’est plus difficile. Ils doivent retourner au travail mais sans prendre les transports public... Comment faire ?                          
(Philippe Sands)

Ce qu’on apprend avec cette histoire, dans une sorte de solidarité sociale, c’est que ce sont les gens les moins payés qui sont les plus importants aujourd’hui ; ça crée une sorte d’ouverture d’esprit qui est pour moi un aspect très positif.                          
(Philippe Sands)

Présent sur tous les fronts, Sands est également l'auteur de seize livres critiques sur le droit international, suscitant souvent de vifs débats : en 2005, Lawless World interrogeait la légalité de l’intervention militaire des États-Unis en Irak ; en 2008, Torture Team racontait la mobilisation d'avocats américains pour justifier les techniques d’interrogatoire renforcé à Guantanamo ; en 2017, enfin, Retour à Lemberg, traduit dans le monde entier, remontait aux origines du procès de Nuremberg comme acte de naissance de la justice internationale. Autour de ce livre sont également nés un film (What Our Fathers Did : A Nazi Legacy, 2015) et un podcast pour la BBC. 

Depuis février 2018 président du prestigieux English PEN, qui promeut la liberté d'expression et la littérature en Angleterre, Sands vient de publier en anglais, en plein confinement, The Ratline : Love, Lies and Justice on the Trail of a Nazi Fugitive, autour de la fuite de la justice d’un dirigeant nazi après la guerre. Le livre sortira en français à l'automne prochain chez Albin Michel. Sands raconte l'étonnante expérience de publier en plein confinement :

Pas de visites de librairies, pas de signatures, mais plein de visites sur Zoom, Skype… J'ai deux ou trois événements par jour. On est en contact avec des gens partout dans le monde et, finalement, c’est très intime. Ça m’intéresse beaucoup de trouver un moyen de nouer le contact avec de nouveaux lecteurs. (…) Être sur un écran avec 1000 personnes du monde entier, c’est une expérience merveilleuse.                        
(Philippe Sands)

Pendant le confinement, on a retrouvé le temps : ça ; ça change tout. (…) Moi, tous les matins, j’écris pendant trois ou quatre heures, tous les jours. J'ai trouvé un rythme. (...) J’ai suivi le confinement français et pas l'anglais, parce que j’ai la double nationalité et j’ai plus de confiance dans le gouvernement français qu’anglais !                          
(Philippe Sands)

A noter : du 18 au 31 mai aura lieu, pour la première fois entièrement en ligne, le Hay Digital Festival dont Sands est vice-président, sur le thème #ImagineTheWorld : 80 workshops, rencontres et webinaires avec des auteurs et artistes comme Margaret Atwood, Benedict Cumberbatch, Hilary Mantel, Chimamanda Ngozi, Jonathan Pryce, ainsi que des penseurs comme les deux Prix Nobel d’économie Esther Duflo et Paul Krugman. Philippe Sands y participera lui-même les 24, 25 et 28 mai, en discussion avec Elif Shafak, Stephen Fry et autres personnalités.  

Je suis plutôt optimiste pour les petits points de détail et pour les grands développements. Sur le long terme, je pense que ça ira, on trouvera des moyens pour s’en sortir, pour coopérer.                    
(Philippe Sands)

Extraits sonores :

  • Hannah Arendt, INA, 06 juillet 1974
  • Keith Jarrett, "Answer me, my love" (label ECM) : live inédit sorti en ligne le 8 mai à l'occasion des 75 ans de Keith Jarrett
Intervenants
  • Avocat spécialisé dans la défense des droits de l'Homme, professeur de droit au University College de Londres.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......