LE DIRECT
Margaret Atwood

Le manifeste poétique de Margaret Atwood

29 min
À retrouver dans l'émission

Margaret Atwood, "la grande dame des lettres canadiennes", est notre invitée pour un entretien exceptionnel. L'auteure de "La Servante écarlate" (1985) et de sa suite récente, "Les Testaments" (2019), publie également "Laisse-moi te dire..." (Éditions Bruno Doucey), anthologie poétique bilingue.

Margaret Atwood
Margaret Atwood Crédits : Luis Mora

Margaret Atwood, née à Ottawa, est souvent surnommée "la grande dame des lettres canadiennes", figurant au panthéon de ses auteurs actuels et pressentie depuis plusieurs années pour le Prix Nobel de littérature. Elle est l’auteure d’une quarantaine de livres qui couvrent tous les genres littéraires : 14 romans, 9 recueils de nouvelles, 16 recueils de poèmes et 10 volumes de non-fiction, pour lesquels elle a obtenu une trentaine de prix littéraires, dont deux Booker Prizes (pour Le Tueur aveugle en 2000 puis Les Testaments en 2019).

On la connaît surtout pour son roman phare, la terrifiante dystopie La Servante écarlate, publiée en 1985 et propulsée au rang de phénomène mondial avec son adaptation en série par Bruce Miller en 2017. Le récit se passe à Galaad (nouvelle traduction française de Gilead), société patriarcale et théocratique du nord de l'Amérique fondée par les Fils de Jacob suite à une terrible catastrophe écologique, qui a provoqué une chute drastique des taux de natalité. Les femmes encore capables d'enfanter y sont réduites à l'état d'esclaves sexuelles (les fameuses "Servantes") au service des tout-puissants Commandeurs et de leurs Épouses. Le livre puis la série, arrivée sur les écrans au moment du mouvement #MeToo, ont fait de cette société dystopique et de la robe écarlate des Servantes le symbole de la lutte féministe et anti-Trump – comme ne manque pas de le souligner son éditeur français, Robert Laffont, en le présentant comme "le livre qui fait trembler l'Amérique de Trump". 

Quel est le rôle du poète ? Il a joué des rôles très différents à travers le temps. A une époque, il s’agissait de louer le dirigeant (…). Au XIXe siècle, c’était plutôt le mouvement romantique qui s’opposait à l’autorité, et on a plus ou moins continué dans cette perspective : on n’a pas beaucoup de poètes qui sont là pour louer les présidents aujourd’hui, ça n’est pas leur rôle ! En général, on pense que leur rôle est de dire la vérité au pouvoir, de dire ce qui n’est pas permis dans le discours officiel, etc… Mais on a eu tellement de poètes de ce type que ça devient une nouvelle forme d’autorité, donc, quel sera le rôle des jeunes poètes dans cinq ans ? Si la posture officielle est celle de la rébellion, comment se rebeller comme la rébellion ?              
(Margaret Atwood)

35 ans et une série plus tard, Margaret Atwood en a publié la suite, Les Testaments, en septembre dernier, énorme phénomène littéraire mondial, une fois de plus, dont le lancement a eu lieu lors d'un événement à guichets fermés au National Theatre de Londres, diffusé en direct dans 1 000 cinémas du monde entier... La romancière nous y dépeint cette fois la chute progressive du régime de Galaad, "pourri de l'intérieur", par le récit croisé de trois femmes quinze ans après les événements de La Servante écarlate. Les Testaments a été auréolé du prestigieux Booker Prize 2019

On ne peut pas dicter ni savoir comment un lecteur lit votre travail. Chaque lecteur est différent, il faut [le] penser comme un musicien qui lit le texte. Un texte, c’est simplement un ensemble de marques sur une page, et ça ne devient une voix qu’au moment où le lecteur le lit, exactement comme un musicien joue un poème.              
(Margaret Atwood)

On oublie néanmoins trop souvent que Margaret Atwood est aussi poétesse, et pas des moindres. Les Éditions Bruno Doucey publient ainsi Laisse-moi te dire..., anthologie bilingue de poèmes écrits entre 1964 et 1974, en librairie depuis le 18 juin. Relire ces poèmes aujourd'hui est pour elle une sorte de "voyage dans le temps", qui lui fait poser un regard plein de tendresse pour celle qu'elle était dans sa vingtaine.

Ces poèmes ont été écrits au début de ma carrière, et c’était une autre époque. Quand on pense à tout ce qui s’est passé depuis, dans un monde de technologie, dans le domaine aussi des droits des femmes… Au début de cette période, dans les années 60, on n’avait pas encore eu la deuxième vague de féminisme, il n’y avait pas non plus de téléphones portables, Internet, d’ordinateur personnel… On faisait presque tout différemment, donc lire ces poèmes c’est presque un voyage dans le temps pour moi. C’est intéressant de me revisiter en tant que jeune personne.  
(Margaret Atwood)

Ce n’est pas toujours préférable d’être jeune [parce que] quand on est très jeune, on a plus d’angoisse, de suspense : on ne connaît pas son propre avenir, ni celui de la société. Quand on a beaucoup plus de passé qu’on a d’avenir, on est moins angoissé. C’est comme lire un roman dans lequel il y a énormément de suspense : on est angoissé au début, mais vers la fin plus tant que ça ! (…) Je crois que nous nous regardons tous dans notre moi plus jeune avec une forme de sollicitude, on aimerait se donner des conseils.                  
(Margaret Atwood)

En novembre 2020 sortira également en anglais le premier recueil de poésies inédites de Margaret Atwood depuis 13 ans, Dearly (McClelland & Stewart). Il y sera question d'extraterrestres, de sirènes, de la beauté de la nature en péril ou des pressions politiques actuelles, distillées dans un style tour à tour onirique et prosaïque qui fait des poèmes d'Atwood un véritable manifeste de résistance poétique

Je n’ai jamais vraiment arrêté d’écrire de la poésie, ce n’est pas quelque chose qui va et vient, mais on n’écrit pas un recueil de poèmes de la manière dont on écrit un roman. (…) Donc j’écris des poèmes et je les range dans un tiroir, et quand je pense en avoir assez, j’ouvre le tiroir, je les étale par terre et je les réorganise. (…) J’ai toujours écrit à la fois de la poésie et de la prose, en continu.              
(Margaret Atwood)

Margaret Atwood pose un regard aiguisé et plein de sagesse sur la crise sanitaire actuelle, qu'elle relativise par rapport à tant d'autres épidémies et fléaux historiques...et qu'elle avait anticipé dans ses romans dystopiques, La Servante écarlate en 1985 puis Le Dernier homme en 2003.

Nous avons connu beaucoup de fléaux, de pestes dans l’histoire humaine. Les microbes et les insectes ont sans doute bouleversé le cours de l’Histoire, sur le long terme, bien davantage que les guerres ou les politiciens. Donc, quand j’écrivais sur un fléau créé par l’Homme au début du XXIe siècle, il y avait beaucoup de précédents historiques, en particulier la peste noire qui a tué 50% de la population européenne et qui a changé énormément de choses.                  
(Margaret Atwood)

Les plus jeunes ont envie d’écrire sur cette crise, mais moi j’ai déjà écrit dessus dans des romans précédents. Ça n’est donc pas là-dessus que j’écris en ce moment, mais je suis avec beaucoup d’attention les changements auxquels on assiste dans la société, quand nous sortirons de cette période en particulier.                
(Margaret Atwood)

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

Extraits sonores :

  • Alice Munro, "In Her Own Words", entretien pour l'Académie des Nobels, 2013
  • Bob Dylan, "I contain multitudes", Rough and Rowdy Ways (juin 2020)

Bibliographie

Laisse-moi te dire...

Laisse-moi te dire...Bruno Doucey, 2020

Intervenants

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......