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Enfant le long d'un chemin de fer

Comment vivre dans un monde incertain ?

33 min
À retrouver dans l'émission

Cultiver l'incertitude pour croître dans un environnement instable ? On en parle avec Dorian Astor, philosophe nietzschéen à l'occasion de la parution de "La passion de l’incertitude (Ed. de l’Observatoire, sep. 2020)

Enfant le long d'un chemin de fer
Enfant le long d'un chemin de fer Crédits : Per Breiehagen

Quête du certain et incertitude, deux "passions" qui animent l'humanité. Janus à deux visages, l'une comme l'autre peuvent le servir, ou l'asservir. De la passion de comprendre à la quête du risque zéro il n'y a qu'un pas, qu'explore le philosophe nietzschéen Dorian Astor dans son dernier ouvrage " La passion de l'incertitude " (Ed. de l'Observatoire, 2020). Dorian Astor inscrit l'incertitude dans la pensée moraliste du grand siècle : un traité des vertus, que la philosophie tente de saisir depuis vingt siècles, de la maîtrise du logos socratique à l'angoisse existentielle en passant par l'ambition cartésienne. 

De son écriture par fragments s'ouvre un questionnement éminemment actuel : avons-nous basculé collectivement et individuellement dans une folie de contrôle, aseptisant nos existences sur l'autel de constructions rassurantes ? La stupéfaction engendrée par le Covid confronte-elle cette Humanité à un incertain qu'on a fait taire ? 

Nos sociétés se croyaient entrées dans l’ère de la connaissance. Nourries par les avancées technologiques et scientifiques, l’époque a cru à la fin de l’Histoire, aux pleins pouvoirs d’une rationalité qui ferait taire le risque. Le surgissement d’une pandémie à l’échelle mondiale ébranle ce paradigme, nous plonge dans un état de sidération que l’illusion de la modernité peut expliquer.

La conjonction de l’extrême progrès technologique, scientifique, d’une Europe pacifique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, nous ont donné l’illusion que nous avions un maîtrise pleine et entière de notre destin, du monde, de la planète. Il me semble que ce qu’on a appelé avec la chute du communisme la fin de l’Histoire a produit un paradigme fantasmatique, voire délirant, selon lequel certaines valeurs avaient définitivement triomphé. Il n’a pas fallu grand-chose, au début du XXIe siècle, notamment le 11 septembre, la guerre dans les Balkans (…) pour nous montrer que nous ne sommes jamais sortis de l’Histoire, qui est un mouvement de conflit. Aujourd’hui, on redécouvre que des choses différentes importent à des gens différents. On se rend compte que les valeurs se renforcent, au point de devenir _très belliqueuses_. Toute certitude est liée à la force coercitive d’un système de valeur. (Dorian Astor) 

Pourtant, pour le philosophe nietzschéen Dorian Astor, l’incertitude est une composante essentielle de nos destins individuels et collectifs. La nier, c’est ouvrir la voie de la confrontation idéologique, chacun défendant ses certitudes, absolus remparts face à la peur de la contradiction. C’est aussi s’affaiblir face au réel, lorsque son instabilité s’impose à nos destins, nous rendant impuissants, en proie au désespoir de voir s’effondrer les murs qu’on s’était patiemment bâtis.

Face à l’incertitude structurelle du monde que l’épidémie nous rappelle avec violence, l’exercice du pouvoir politique ne devrait pas céder aux sirènes de l’urgence. Or, force est de constater que la gestion politique de la pandémie se lance au contraire dans une surenchère de mesures, parfois contradictoires, navigant à vue dans l’incertain tout en lui donnant l’habit du nécessaire. Produire des certitudes temporaires plutôt que d’accepter qu’un phénomène nouveau a surgi sous les traits d’une épidémie, et que le développement d’un vaccin s’inscrit dans le temps long de la certitude scientifique, ajoute l’angoisse à l’incertitude. 

D’un côté, il y a la nécessité politique et médiatique de fixer une certitude, de donner un espoir. Cette difficulté, on y répond en tentant de donner des certitudes, mêmes fausses ou mauvaises, comme quand on a dit que les masques ne servaient à rien (…) ces certitudes immédiates qui vont changer tous les jours nous placent dans une angoisse bien plus grande que de ne pas connaître l’avenir. (Dorian Astor)

Le propre des processus de certification dont la science est un modèle est incompatible avec le temps court de la décision politique, son relai par les médias, sa réception dans l’opinion publique (…) : il me semble que les bonnes certitudes placent les choses dans un processus lent, plein d’incertitudes. L’établissement d’une « vérité », d’un « fait scientifique », passe par des hypothèses, chargées d’incertitude, par des mises à l’épreuve, des controverses, l’établissement progressif d’un consensus, puis d’une institutionnalisation qui pourrait avoir des effets politiques. (Dorian Astor)

Face à nos peurs, c’est aussi l’ambivalence de notre aspiration au certain qui est mise à mal. La quête du savoir peut ainsi tomber dans une « pathologie » que notre époque révèle avec violence. Pour espérer croître dans l’instabilité du monde, Dorian Astor esquisse cette ligne de crête entre saine aspiration à connaître et maladif besoin de contrôle. Le scepticisme qu’il propose à partir d’une lecture de Nietzsche, mais aussi de l’héritage antique, cherche des voies nouvelles de relations au réel du côté de " l’acquiescement"  au devenir face à l’incertitude, mais aussi de l’acceptation d’un irréductible _"_pluralisme" contre les fanatismes.

Il ne s’agit de l’acceptation du risque en un sens entrepreneurial. Je pense que c’est beaucoup lié à une forme d’amour, ce que les stoïciens et Nietzsche appelait « amor fati », un acquiescement à l’infini des potentialités, à l’équivoque, à l’absence de réponse, simplement parce que cela correspond à l’être. L’humain est équivoque ; tout vivant a des élans vitaux de certifications qui nous pousse à préférer et exclure, pour citer Canguilhem. Si l’on apprend non pas à suspendre le jugement mais à aimer le rapport de l’être avec le monde, alors nous pourrons agir. C’est un fatalisme de l’invention, de la créativité. C’est le fatalisme du créateur. (Dorian Astor)

Pour donner un peu d’espoir, je citerai Nietzsche : « à chaque époque il y a toujours un monde en décomposition et un monde en devenir ». Il faut aujourd’hui chercher les potentialités par lesquels un monde peut devenir dans un monde en décomposition. (Dorian Astor) 

Extraits sonores

  • Edouard Philippe au Sénat le 4 mai 2020 
  • Guy Debord, La société du Spectacle 1973

Bibliographie

bibliography

La passion de l'incertitudeDorian AstorEditions de l'Observatoire , 2020

Intervenants
  • philosophe et germaniste, spécialiste de Nietzsche

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