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Mains tenant une fleur

Qu'est-ce qui nous différencie des plantes ?

32 min
À retrouver dans l'émission

Dans "Qu'est-ce qu'une plante ?" (Seuil, mars 2020), la philosophe Florence Burgat rétablit une distinction nette entre règne animal et règne végétal, à l'encontre des discours anthropomorphes actuels autour des plantes et des arbres.

Mains tenant une fleur
Mains tenant une fleur Crédits : Sarawut Wiangkham / EyeEm - Getty

Florence Burgat, philosophe, directrice de recherches à l'INRA, s'est fait connaître pour sa défense de la cause animale qu'elle étudie depuis longtemps sous un angle phénoménologique, ou en la replaçant dans le contexte de la société industrielle : Animal mon prochain (1997), Liberté et inquiétude de la vie animale (2006), Une autre existence (2012). 

En 2017, elle publie L'Humanité carnivore, livre somme dans lequel elle explore les racines philosophiques du rapport carnassier entre l'homme et l'animal, de la Préhistoire à la société industrielle. Pourquoi mangeons-nous de la viande ? Est-ce par cruauté, par logique sacrificielle ? Florence Burgat y proposait de substituer les viandes végétales aux viandes animales.

Dans le prolongement de cette recherche sur le monde animal, Florence Burgat se penche désormais sur le monde végétal afin de proposer une phénoménologie originale de la plante. A l'heure des discours anthropomorphes qui attribuent à la plante des sentiments, parlent de solidarité ou d'amitié entre arbres et soutiennent la Déclaration du droit des arbres (proposée par l'association A.R.B.R.E.S en avril 2019 à l'Assemblée nationale), la philosophe critique ouvertement ce "règne de l'indistinction" qui gomme les différences fondamentales entre règne animal et règne végétal. 

Elle dénonce ainsi les "fables racoleuses d’arbres enchantés et de fleurs tristes" véhiculées par un nombre croissant de livres tels que La Vie secrète des arbres de Peter Wohlleben, véritable best-seller en 2017, traduit en 32 langues et adapté en film (L'Intelligence des arbres de Julia Dordel et Guido Tölke), ou encore L’Intelligence des plantes de Stefano Marcuso et Alessandra Viola.

C'est un motif, au fond, d'exaspération, disons le, qui m'a poussée à vouloir clarifier les choses. (...) Je me suis aperçue du fait que, depuis quelques quelque temps, lorsque l'on prenait la parole sur la question de la souffrance animale, le public, par exemple, vous disait : et les plantes ? Et, bien évidemment, notre expérience des animaux d'une part, et des plantes d'autre part, nous conduisent à des expériences radicalement différentes. Mais on se trouve dans l'embarras lorsque on s'entend poser cette question et j'ai donc voulu clarifier les choses et me pencher de près sur ce qui pouvait distinguer ces formes de vie.    
(Florence Burgat)

On peut assez aisément imaginer que lorsque sur Terre, toutes les espèces animales et humaines auront disparu, la vie végétale, probablement, continuera son chemin de manière impassible, indifférente, au fond, à ce qui l'entoure.    
(Florence Burgat)

Pour Florence Burgat, la distinction est claire : une plante ne souffre pas comme un animal ou un être humain, pas plus qu'elle ne bouge, fait de choix ou même ne meurt, puisqu'elle se renouvelle sans cesse par le biais de la pollinisation et des graines. Pour soutenir sa démonstration, Florence Burgat reprend méthodiquement les discours sur les plantes de tous les grands philosophes d'Aristote à Canguilhem, en passant par Rousseau, Kant, Husserl ou Schopenhauer

Elle brosse tour à tour une épistémologie, une ontologie et une morale de la plante, en dépassant les critères empiriques et en remettant cette pensée en contexte dans l'évolution historique de la pensée sur les plantes - depuis la botanique et la physiologie végétale du XVIIe siècle jusqu'aux éthiques environnementales.

Cette question de la souffrance et de la mort est un fil conducteur de ma démonstration, parce qu'il apparaît précisément que, si les êtres humains et animaux ont une vie, une existence finie qui commence par une naissance et qui se termine par la mort au terme d'une dégénérescence, il en va tout autrement pour les plantes. (...) Il y a une immortalité potentielle des plantes, nous montrent les biologistes.    
(Florence Burgat)

Il faut en réalité retourner à la question de l'âme, de ce qu'on appelle le soi. Est ce que c'est le sujet lui même qui est l'auteur de ses actes, qui a donc des intentions, des croyances, des désirs ? Ou bien est ce que nous avons affaire, chez les végétaux, à des êtres dont les mouvements sont commandés par leur environnement extérieur ?  
(Florence Burgat)

En maniant des concepts tels que l'immortalité potentielle, la végétalité ou l'altérité radicale des plantes (chère au botaniste Francis Hallé), Florence Burgat nous plonge donc dans une étude extrêmement rigoureuse et sourcée qui permet de remettre de la distinction là où elle manque, et d'aborder, mieux préparés, les questions écologiques et environnementales actuelles.

Je crois que la cause animale et la cause végétale sont deux causes très différentes. Je crois que la cause animale, elle, s'apparente beaucoup plus à la cause humaine, précisément parce que ce sont des vivants mortels, des êtres de chair et de sang, et que la question végétale est plutôt celle des écologistes qui, d'ailleurs, ne se préoccupent guère des animaux en tant qu'individus, mais plutôt en tant qu'espèce.    
(Florence Burgat)

Extraits sonores :

  • Bande-annonce de L'Intelligence des arbres de Julia Dordel et Guido Tölke (Jupiter Films, mars 2018)
  • Francis Hallé sur l'altérité radicale des plantes (wildtouch.org, 25 octobre 2013)
  • Gilles Clément ("Le jardin en mouvement, Gilles Clément", 2016
Intervenants
  • philosophe, directrice de recherche à l’INRA et co-rédactrice en chef de la Revue Semestrielle de Droit Animalier

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