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Evelyne Grossman, la crise peut-elle être féconde ?

33 min
À retrouver dans l'émission

De la page blanche à l'injonction faite au créateur de donner du sens à ce qui nous arrive, la crise est-elle créatrice? On en parle avec la philosophe Evelyne Grossman, auteure de "La Créativité de la crise" (Editions de Minuit, 2020).

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Nuages Crédits : Paul Taylor - Getty

Evelyne Grossman est professeure à l’Université Paris Diderot, ancienne présidente du Collège international de philosophie, éditrice chez Gallimard des œuvres d’Antonin Artaud, Evelyne Grossman est, enfin, spécialiste de théorie littéraire.

C'était une période d'une grande intensité : même si tout était à l'arrêt, du point de vue psychique, émotionnel, il s'est passé tellement de choses et d'une telle violence, que cela va avoir des conséquences qu'on ne mesure pas encore.              
(Evelyne Grossman)

L'auteure de La Créativité de la crise (Editions de Minuit, 2020) revient avec nous sur l'expérience collective et personnelle de la crise du coronavirus. Elle dit avoir vécu, comme tous, un moment de trop grand calme, puis retrouvé dans la lecture de Virginia Woolf, qui a traversé de nombreuses crises, ces "instants de vie" multiples. Une clé de lecture dans ce paradoxe, entre multiplicité dangereuse et multiplicité d'idées, qu'Evelyne Grossman dit que nous l'avons tous vécu, entre peur et joie, insécurité et espoir de changement.

On avait l'impression que le monde pouvait s'effondrer, mais aussi que, dans ce risque d'effondrement, quelque chose qui pouvait être une chance pourrait surgir. Quelque chose qui remettait un peu en question nos équilibres quotidiens trop faciles.    
(Evelyne Grossman)

Je parle de la crise intérieure, mais aussi de ce qui se passe entre le monde et soi. L'un des enseignements très intéressants de cette crise, c'est que certains ont été brusquement intéressés par des phénomènes dont ils n'avaient strictement aucune idée : par exemple, l'immunologie. Je suppose que je ne suis pas la seule, j'ai brusquement découvert qu'il se passe là des choses passionnantes, des recherches qui montrent que les choses ne sont pas dans des oppositions simples entre le monde extérieur et l'intériorité.    
(Evelyne Grossman)

Dans La Créativité de la crise, partant de l'angoisse de la page blanche, Evelyne Grossman démontre qu'en réalité la perte d'inspiration inspire. Elle déplore que, là où l'on parlait de paresse, de fainéantise, de laisser-aller, le vocable de « motivation » soit aujourd'hui sans cesse mis en avant. Comme si, la morale ainsi remplacée par une vertu énergétique, nous vivions dans une société de la dépression, selon la théorie du sociologue Alain Ehrenberg. L'occasion d'un marché ouvert aux « coachs » et autres spécialistes du développement personnel promettant à qui fait appel à leurs services de retrouver « les chemins de la créativité ».  

A l'inverse, Evelyne Grossman s'intéresse à l'aspect créateur de la crise. Elle évoque le sociologue Edgar Morin, inventeur en 1976 du terme « crisologie », et qui souligne que « les crises génèrent des forces créatrices », du fait qu'elles apportent désorganisation et réorganisation.

S'intéressant aux divers motifs de la crise, de la « position dépressive » de Mélanie Klein -qui advient au moment de la séparation de l'enfant avec la mère- au Théâtre de la cruauté d'Antonin Artaud, soucieux de « remettre en cause organiquement l’homme », elle tente de définir la crise à la suite de Roland Barthes, grand théoricien du désir et de la création, qui a interrogé dans La Préparation du roman le mythe littéraire de « la crise féconde ».

Un de ces mythes qui ont toujours intéressé Roland Barthes (et portant sur) toute sorte de crises dont on disait qu'elles avaient été créatrices, - dans l'idée qu'il avait fallu en passer par cette douleur pour écrire-, rejoint un autre mythe, tout aussi répandu, celui des douleurs de la création.          
(Roland Barthes)

Gilles Deleuze, Samuel Beckett, Joë Bousquet...autant d'écrivains dont l'oeuvre ou le parcours permettent d'interroger la crise et son rapport à la création. Avec, non sans l'influence du surréalisme, cette question de fond : qui écrit ? Qui trouve-t-on derrière le sujet créateur ?

Extraits sonores : 

  • Lecture de "Coma" de Pierre Guyotat par Patrice Chereau à Avignon en 2011 (France Culture, 2011)
  • Javier Cercas (France Culture, La Grande table, 04/06/2020)

Bibliographie

Intervenants
  • professeure de littérature française contemporaine à l’Université Paris Diderot Paris 7

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