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Autodafé sur la Opernplatz de Berlin (Allemagne) en 1933

Quand la langue tord la vérité : du nazisme à Donald Trump

33 min
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"Le régime nazi est le premier, sans doute, dans l’Histoire de l’humanité, à vouloir s’ancrer dans le cœur de la langue." Frédéric Joly, essayiste et traducteur, se penche sur l'entreprise du philologue Victor Klemperer qui, dès 1933 à Dresde, analyse l’appropriation de la langue par le régime nazi.

Autodafé sur la Opernplatz de Berlin (Allemagne) en 1933
Autodafé sur la Opernplatz de Berlin (Allemagne) en 1933 Crédits : Keystone / Intermittent - Getty

Frédéric Joly essayiste et traducteur, auteur de Robert Musil. Tout réinventer (Seuil, 2015) ainsi que de nombreuses traductions d’auteurs du vingtième siècle (Georg Simmel, Walter Benjamin) et d’auteurs contemporains, est notre invité. Il publie La langue confisquée. Lire Victor Klemperer aujourd’hui chez Premier Parallèle, un essai autour de la figure de Victor Klemperer, intellectuel juif philologue et spécialiste du XVIIIe siècle français. S’il est marié à la pianiste Eva Schlemmer, dont le statut d’"aryenne" le protège plus que d’autres de la déportation, il est néanmoins confronté aux humiliations et à la menace de mort du IIIe Reich. 

Surtout, Victor Klemperer prend le pari de recenser le détournement de la langue par les nazis : Dès 1933, il décide ainsi de rassembler et d'analyser les attaques quotidiennes portées à la langue allemande par le régime, des attaques qu’il consigne dans son journal dès 1933, année d’accession au pouvoir d’Hitler. Il souligne la rapidité foudroyante avec laquelle la langue nazie s’empare des esprits, à coups de termes techniques, de remaniement péjoratif de mots comme "système" ou, à l’inverse, par la valorisation d’autres termes ("fanatique"), les néologismes et les superlatifs. 

Ses journaux ne vont pas simplement lui servir à témoigner, ils vont devenir un laboratoire de travail : dès les premières semaines du règne nazi, Klemperer constate qu’un processus s’est mis en branle avec une rapidité effrayante : […] la phrasélogogie est apparue et va progressivement effacer la langue commune.                  
(Frédéric Joly)

Cette nouvelle langue créée par les nazis, il la nomme "LTI", Lingua Tertii Imperii ("Langue du Troisième Empire"). Le résultat de son travail est regroupé dans une enquête gigantesque publiée de façon confidentielle en 1947. En outre, l’écriture du journal, qu’il pratique depuis plus de 30 ans, l’aide à affronter son ébranlement intérieur et à décrire au mieux l’existence de paria qu’il doit mener dorénavant.

Gommer la langue commune, la faire disparaître, et la remplacer par une phraséologie forgée de toutes pièces, dont l'objectif est de pénétrer la psyché individuelle pour lui imposer une idéologie faite de technicisation, de biologisation, de mythification.                  
(Frédéric Joly)

L’essai de Frédéric Joly croise donc la vie du couple Klemperer, la genèse de l’enquête et les événements historiques. Il insiste sur la notion d’"ensauvagement des mots" (Mona Ozouf) qui fait du langage un outil de domestication politique et qui précède l’ensauvagement des actes.

Rappelant que l’"on désigne l’esprit d’un temps par sa langue", Frédéric Joly insiste sur la capacité de la langue à dire la vérité sur son temps  : "In lingua veritas", la devise de Victor Klemperer, illustre ainsi sa conviction que la langue est un "révélateur". Notre langue, écrit Frédéric Joly, est amnésique, et convoquer la figure et le travail de Klemperer doit nous permettre de mieux cerner notre temps,  "un temps de misère communicationnelle" où la langue managériale, les fake news et les abus langagiers des dirigeants politiques l’emportent sur un langage qui ait du sens et qui serve la vérité.

Preuve de son rôle encore fondamental, Victor Klemperer a notamment été convoqué lors du procès qui, le 20 décembre, a vu l'entreprise France Telecom condamnée à une amende de 75 000 euros  pour "harcèlement moral institutionnel".

Extraits sonores : 

  • Extrait de La langue ne ment pas de Stan Neuman (2004)
  • Alain Brossat (France Culture, Tire ta langue, 25/04/2000)
  • Mona Ozouf à propos de l’ensauvagement du langage (France inter, Matinale, 15/02/2019)
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