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Le mouton noir du panurgisme

Qui s’assemble se ressemble ?

33 min
À retrouver dans l'émission

À la question "Qui se ressemble s’assemble?", elle répond que nul besoin de nous ressembler pour vivre ensemble. Nicole Lapierre, directrice de recherche émérite au CNRS et auteure de "Faut-il se ressembler pour s'assembler ?" (Seuil, janvier 2020), est notre invitée aujourd'hui.

Le mouton noir du panurgisme
Le mouton noir du panurgisme Crédits : Andrew Bret Wallis - Getty

De l'air de famille à la question de l'origine, de la cellule familiale à la famille nation, en passant par les valeurs et contestations, faut-il se ressembler pour vivre ensemble ? La ressemblance et sa place dans nos imaginaires justifient-t-elles l'exclusion et le rejet ? Les différences ne constituent-elles pas l'occasion d'un rassemblement ? On en parle avec notre invitée, Nicole Lapierre, socio-anthropologue et directrice de recherche émérite au CNRS, coordinatrice avec Edgar Morin de la revue Communications. Lauréate en 2015 du prix Médicis essai pour Sauve qui peut la vie, elle travaille sur des sujets tels que la mémoire, notamment celle de la Shoah à travers les générations, la figure de l’étranger dans les sciences sociales ou la famille. 

La ressemblance sert, dans l’imaginaire, de garantie du lien familial.              
(Nicole Lapierre)

Faut-il se ressembler pour s'assembler ? (Seuil, 2020), son dernier essai, reprend l’affirmation issue de la morale commune "Qui se ressemble s’assemble", qui justifie replis et rejets. Répondant par la négative au titre de son ouvrage, Nicole Lapierre montre qu'il n'y a nul besoin de nous ressembler pour vivre ensemble. Ainsi, dans le monde actuel, les sociétés sont de plus en plus fragmentées intérieurement, la peur de l’autre encourageant une rhétorique populiste et l’élévation de frontières. De même, si la plupart des sociétés démocratiques instituent un vivre-ensemble malgré les différences, elles ont inégalement traité leurs minorités selon les cas ou les époques.

Il ne s’agit pas de nier les différences. Tout le problème est quand on passe de la comparaison à la hiérarchisation.              
(Nicole Lapierre)

Comme Roland Barthes dans ses Mythologies, Nicole Lapierre prône la méfiance envers « ce-qui-va-de-soi » (p. 10) Elle s’adonne à la défense d’un comparatisme apte à rapprocher les expériences minoritaires dans leur diversité, dans l’idée que l’humanité est une et plurielle. Comparer, dit-elle, c’est donc constater l’évidence des différences sans les hiérarchiser, soit reconnaître le commun dans les formes de l’expérience.

Par l’étude des ressemblances familiales, où la nature est invoquée pour garantir la lignée –Nicole Lapierre nous livre notamment une analyse étymologique de l’expression "tout craché" -, elle montre que la filiation et la parenté sont des constructions sociales organisées selon des modèles culturels. L’occasion d’étendre son raisonnement au mythe de la "famille nationale", aux politiques de familialisme dont l’un des points emblématiques fut sans doute la politique du gouvernement de Vichy et sa célèbre devise, "Travail, Famille, Patrie", et à une sacralisation de la filiation que l’on retrouvait notamment dans les manifestations de 2012-2013 contre le mariage de personnes de même sexe.

Qui s’assemble finit par se ressembler un peu. Nous n’allons pas vers l’uniformité mais vers la compréhension de l’autre.              
(Nicole Lapierre)

Surtout, Nicole Lapierre montre que deux types de société sont fondés sur la ressemblance dont aucune n’accepte les minorités telles qu’elles sont.  La première, radicalement excluante, impose le rejet des minorités ou, dans un processus totalitaire, leur destruction. C’est le cas de certains régimes nationalistes qui uniformisent leur population par la langue ou par les noms, notamment. L’autre, autoritairement incluante, prône l’assimilation des groupes minoritaires. Il s’agirait des régimes démocratiques suggérant l’assimilation pour le bien des minorités : ils ne considèrent pas qu’il y ait de différence de nature entre les humains selon l’origine ou la race, et ils défendent néanmoins un projet de domination culturelle et sociale qui implique la disparition de l’autre en tant qu’autre, au nom d’une vision dit progressiste. 

Toutes deux baignent dans l’obsession de la visibilité des différences pour mieux s’en distinguer et l’exclure. Elles remontent les généalogies pour trouver une "goutte de sang noir", cherchent dans les noms de famille… dans une tyrannie du regard qui recréé un monde sans nuance. 

Extraits sonores : 

  • Manuel Valls (Le 7/9 de Patrick Cohen, 24/09/2013)
  • Theresa May, discours du 6 juin 2017 faisant suite aux attentats de Londres au couteau (The Guardian, 06/06/2017)
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