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Fernando Arrabal photographié au milieu de ses toiles dans son appartement parisien dans les années 1980

Fernando Arrabal : "J'écris pour me créer des expériences"

1h05
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Le romancier, essayiste, dramaturge et cinéaste espagnol Fernando Arrabal, dont le père fut condamné à mort par le général Franco en 1936, racontait en 1965, au micro de José Pivin, quelques uns des événements qui fabriquèrent son écriture.

Fernando Arrabal photographié au milieu de ses toiles dans son appartement parisien dans les années 1980
Fernando Arrabal photographié au milieu de ses toiles dans son appartement parisien dans les années 1980 Crédits : DERRICK CEYRAC - AFP

On apparente souvent son œuvre à une littérature de l’absurde, au surréalisme, voire à une littérature sadique. Couvert de prix et de distinctions, Fernando Arrabal est traduit dans le monde entier. Jugé et emprisonné par Franco en 1967 - à ce moment-là, François Mauriac, Arthur Miller ou Samuel Beckett lui témoignent leur solidarité - le dramaturge d'origine espagnole, né à Melilla en 1932, est un homme direct et surprenant, comme le sont également ses textes. Mais il est aussi le Transcendant satrape du Collège de Pataphysique car rien ne pourra jamais lui faire perdre son humour dévastateur...

Une enfance sous le franquisme

Au cours de cet entretien avec José Pivin, Fernando Arrabal revient d’abord sur son enfance :

Je suis né à Melilla, enclave espagnole au Maroc, en 1932. J’ai vécu là jusqu’au début de la guerre civile, en 1936. Je ne me souviens de presque rien, de la plage, du sable, mais c’est tout. Et de mon père, je ne me rappelle même pas le visage. C’est un fait étrange mais la guerre civile espagnole a démarré exactement à Melilla, où j’habitais. Elle aurait dû commencer dans toute l’Espagne en même temps, mais il y a eu des fuites alors les militaires ont commencé à arrêter beaucoup de gens à Melilla, dont ils pensaient qu’ils étaient leurs adversaires, dont mon père qui a été condamné à mort pour rébellion. Sa peine a été commuée en travaux forcés à perpétuité, et en 1941 il a réussi à s’échapper de l’endroit où il était détenu. Puis il a disparu. On n’a plus jamais eu de ses nouvelles depuis. Peut-être m’écoute-t-il aujourd’hui à la radio qui sait ?

Puis sur la littérature, qui était absente du milieu dans lequel il a grandi.

A la maison, ma mère n'avait que trois livres : le Quichotte, la Divine Comédie et le Don Juan d'un poète espagnol qui s’appelle José Zorrilla. Mais à l’époque, je ne lisais pas. Cela m’est venu plus tard, quand j’avais 17 ans.

Fernando Arrabal évoque ensuite sa scolarisation dans des écoles catholiques dans l'Espagne franquiste :

A l’époque, je n’étais pas en butte au discours religieux. Au contraire, je croyais à toutes ces histoires à dormir debout que l’on nous racontait, comme par exemple qu’il fallait prier pour réussir à cueillir des pommes dans un champ. J’étais hanté par l’enfer, peut-être je continue à avoir peur de tout cela aujourd’hui. A cette époque, l’image que la religion donnait de l’enfer était terrifiante.

Erotisme et cruauté

En 1958, trois ans à peine après son arrivée en France, l'éditeur René Julliard publie quatre pièces de Fernando Arrabal - Oraison, Les deux bourreaux, Fando et Lis et Le cimetière des voitures - parmi la dizaine que le jeune dramaturge a proposé. Des œuvres dans lesquelles on trouve déjà le ton propre à l'écrivain : une certaine naïveté et un goût paradoxal pour une forme de pureté et de cruauté à la fois, le tout dans un bain d’érotisme. Revenant sur ses œuvres de jeunesse, Fernando Arrabal analysait son goût pour l'érotisme et à la place que la sexualité occupe dans son inspiration :

L’érotisme m’amuse beaucoup, cela me fait vibrer assez intensément. Plus que d’agir l’érotisme, je préfère penser à l’érotisme. J’aime aussi beaucoup la pornographie, je ne déteste pas les choses grossières.

Un érotisme auquel l'écrivain associe très souvent, chez nombre de ses personnages masculins, une tendance à la cruauté, mettant en scène des relations sado-masochistes ou pour reprendre ses propres termes "des personnages qui se torturent dans les cérémonies de l'amour". Comme dans Fando et Lis par exemple où le personnage de Fando maltraite Lis, une jeune femme paralysée, en lui faisant subir divers sévices.

Pour moi, une femme ou un homme qui est aimé c’est aussi une femme ou un homme qui souffre ou qui fait souffrir. On ne peut pas éviter la cruauté, pour avoir l’impression de vivre, de communiquer avec son partenaire. Pour moi, même si je n’en suis pas fier, s’il n’y a pas de douleur, il n’y a pas d’amour. J’aime bien la douleur, ou plutôt j’aime bien le spectacle de la douleur. Certains affirment qu'il ne peut y avoir de connaissance sans douleur mais je préfère laisser ce domaine philosophique qui n’est pas de mon ressort. La seule chose que je souhaite c’est que les gens s’amusent autant avec mes textes que je m’amuse à les écrire. Je n’aime pas les choses graves, irrémédiables, mes pièces ne sont pas graves !

Pour moi les actes de cruauté de mes personnages sont des actes d’amour, ce sont des sublimations de l’amour. Fernando Arrabal

Par l'écriture, vivre plus intensément

Quand on l'interroge sur l'origine de ses personnages, Fernando Arrabal revendique de puiser son inspiration en lui-même :

Mes personnages sont moi, je n’écris qu’à partir de moi. Je n’écris pas à partir d’une expérience mais plutôt pour me créer une expérience. Parfois quand j’ai fini ma soirée de travail, à la fin d’une étape d’écriture, cela m’a produit une émotion telle qu’il m’arrive de me masturber.

Et de chercher à vivre plus intensément, au seul moyen de l'écriture et de l'imagination :

Je ne suis pas un homme d’action, j’imagine. D’ailleurs, dans la vie, je cultive la monogamie ! On donne des explications très profondes à mes pièces, et j’en suis très honoré, mais au vrai il y a chez moi un côté Walter Mitty, le personnage de ce film américain La vie secrète de Walter Mitty qui rêve de choses qui peuvent lui arriver en toute innocence.

Après avoir développé la façon très intérieure qu'il a de concevoir les personnages de ses pièces, Fernando Arrabal revient sur son rapport à la réalité et au monde extérieur, qui n'alimente que très peu son acte de création :

Je ne sors presque jamais chez moi. Faire le tour du monde ne m’apporte rien. Je ne peux rien écrire sur une ville étrangère. Je ne suis pas capable de parler des couleurs, je ne suis ni un peintre, ni un poète. Je me sens coupable parce que je ne peux rien écrire sur ce que j’ai vu en Inde de la pauvreté par exemple, et qui m’a ému aux larmes. Mais même sur les causes les plus nobles comme celle-ci, je ne suis pas capable d’écrire. Une fois je me suis forcé, j’ai écrit un article politique pour un journal d’opposition en Espagne, c’était mauvais au possible.

Interrogé sur le sens de la vie par José Pivin, Fernando Arrabal évoque à la fin de cet entretien, et non sans humour, sa relative indifférence aux interrogations d'ordre métaphysique et aux angoisses qu'elles peuvent faire naître :

On me dit toujours que mon théâtre est un théâtre de l'angoisse. Mais moi je ne connais pas l'angoisse ! Je suis malheureux. La vie n’est pas heureuse mais cela ne me donne aucune angoisse. Une fois dans ma vie, j'ai éprouvé un sentiment de révolte, et j’ai agi, j'ai quitté l’Espagne. Mais maintenant, c’est malheureux à dire mais je suis devenu un petit-bourgeois.

  • Extraits du roman Baal Babylone, et des pièces Oraison, Fando et Lis, Le Couronnement interprétés par Jean Topar, Edith Scob, Michel Bernardi, Suzanne Michel, Ivan Henriques et Lise Granvel.
  • "Au cours de ces instants…" une émission de José Pivin, diffusée pour la première fois le 12 décembre 1965.
Intervenants
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