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Capture d'écran d'un tweet de Frédéric Says

Jour 1 : Préparatifs

4 min
À retrouver dans l'émission

Dernier jour du monde d’avant. Premier jour d’avant le monde d’après. Retour d’Aurélien Bellanger sur le moment de bascule qui n’a peut-être pas eu lieu. Transition insouciante ou mode d'emploi du naturel cours des choses ?

Capture d'écran d'un tweet de Frédéric Says
Capture d'écran d'un tweet de Frédéric Says Crédits : Aurélien Bellanger

Le premier jour de la quarantaine commence entre la fin du mois de décembre et la mi-mars – jour indistinct, prolongé, oriental. On a lentement vu les choses se dessiner au loin, comme les enfants de La maison des bois – le téléfilm de Pialat –, voyaient l’été, à l’est, le front comme un feu d’artifice.  Le front de la guerre contre le virus s’étendait, mentalement, d’une ville chinoise inconnue aux premiers touristes masqués des Galeries Lafayette – j’habitais à peu près au milieu.

Les premiers cas français ont surpris par le caractère aléatoire de leur apparition : dans l’Oise, à Crac’h, en Corse, à Mulhouse. On n’avait plus entendu parler de Crépy-en-Valois depuis les enfants martyrs de l’accident de Beaune, et c’est là-bas encore qu’on a signalé l’un des premiers morts français du virus.  Il y aura eu des alertes récurrentes, des visions de Venise désertes comme dans des films de Duras, des constructions d’hôpitaux en trois jours en Chine comme dans des documentaires de publi-information sur la mondialisation – mais rien de décisif, vu de mon calme appartement parisien : plus près des Galeries que de Wuhan, quand même.

On parlera, rétrospectivement, de notre dernière semaine de normalité – et on fétichisera peut-être ses mornes routines.  J’aurai par exemple passé mon dernier lundi à distribuer des aides à la création dans une commission du CNC – sans se douter alors que les œuvres seraient plus probablement annulées que soutenues. 

La maladie de Tom Hanks

On chercherait en vain à faire l’archéologie de la catastrophe : pendant qu’elle ne s’était pas produite, il n’y avait pas de catastrophe – ses signes avant-coureurs étaient comme arrêtés par notre insouciance. Une insouciance comme une sorte de foi, un glacis autour du corps confiant de Saint-Sébastien. L’annonce de la maladie d’un ministre nous a tous au plus étonnés, comme celle de Tom Hanks.

J’avais sans hésiter consacré le matin même ma chronique au problème de la doudoune dans le siècle de la mi-saison – on commençait à peine à s’inquiéter, à marquer de vagues distances, à allonger sa manche avant de toucher les poignées du studio. Le mardi, j’avais nonchalamment lu une chronique sur la guerre des polices et le contrôle du territoire – sans me douter qu’une semaine plus tard, j’aurais à imprimer un laissez-passer pour aller faire mes courses. Le mardi j’ai mangé, avec un ami, rue Richelieu, d’excellentes Currywurst et un sublime Apfelstrudel – et je me suis promis d’y revenir souvent. Je lui avais raconté, plein d’exaltation, le sujet de mon prochain roman, qui se passerait en Allemagne, en 1932.

C’est ce jour-là que j’ai appris que mon voyage pour New-York, prévu pour dans deux semaines, était annulé — je ne m’y étais jamais rendu, j’aimais l’idée, in extremis, d’y aller avant mes quarante ans, au mois d’avril. J’ai su, pendant toute la première moitié de la vie, des concours ou des documentaires me le rappelaient parfois, que j’aurais 20 ans en l’an 2000.

Avoir 20 ans en l'an 2000

On ne parlait pas encore de milléniaux, ni d’internet, d’ailleurs. Seulement de robotique et de démocratisation du vol supersonique. Mais avoir 20 ans en l’an 2000, ce n’était pas rien. On n’était pas encore les plus âgés des milléniaux. Demeurait en nous quelque chose des baby-boomers. Comme un sursaut d’espoir, tout au bout de la génération X, ou de bof génération, comme on disait en France. 

Les accidents de Tchernobyl et de Challenger, pour nous, seuls au milieu du temps, étaient bien des accidents, et rien d’autre que des accidents. Le réchauffement climatique s’appelait effet de serre et nous en avions surtout retenu, grâce au projet Biosphère 2, en Arizona, qu’il permettait de faire pousser des salades exubérantes.

Un architecte de génie avait d’ailleurs expliqué, quelque part, à Montréal, en faisant pousser une autre serre dotée d’intelligence, que le système terre était aussi facilement régulable que l’habitacle du premier vaisseau interstellaire venu. Et quand les gaz fluorés de nos climatiseurs sont partis détruire la couche d’ozone, c’est logiquement à Montréal qu’on s’est réunis pour décider de leur interdiction immédiate – en attendant peut-être l’apparition d’un vaccin contre la Covid-19, je ne connais pas plus grande épopée techno-optimiste que celle du Protocole du Montréal.

Le monde de demain, après l’heureuse bascule de l’an 2000, serait aussi sécurisé qu’un laboratoire P4. On finirait même par ne plus y mourir bêtement d’accidents domestiques car nous aurions domestiqué l’apesanteur. Il n’est pas d’outil, et j’emploie le mot d’outil au sens large, comme synonyme de civilisation, que je n’ai tenu avec solennité — comme mes cosmonautes Playmobil tenaient leurs visseuses métallisées dans le vide de la fin de l’histoire.

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