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L'horizon du rêve, à la nuit tomber, de devenir philosophe

Jour 10 : L'écrivain de la libération

4 min
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Dans ce dixième jour de confinement, Aurélien Bellanger se prend à rêver, à élaborer des projets qui se réaliseraient après le cloisonnement imposé par les circonstances. Comme tous les dix ans, la velléité de devenir philosophe resurgit, qui n'est peut-être qu'une tentation du devenir gourou.

L'horizon du rêve, à la nuit tomber, de devenir philosophe
L'horizon du rêve, à la nuit tomber, de devenir philosophe Crédits : Aurélien Bellanger

Devenir le Sartre de l'après-confinement

Je me suis croisé dans un miroir ce matin. J’ai l’âge de Sartre en 45 : je rêve encore, au déconfinement, de prendre un vague imperium littéro-philosophique sur Saint-Germain-des-Prés.Non, je manque trop de consistance pour cela – je suis bien trop léger pour les théories politiques et les indignations morales. Pas assez intelligent, trop malin, ou inversement.

J’avais autrefois une collègue libraire qui venait de la Sarthe, qui ressemblait un peu à François Fillon et qui m’avait confessé que, plus jeune, elle voulait devenir Simone de Beauvoir. Je crois que j’avais ri, intérieurement. Je souffre pourtant du même symptôme. Mes parents avaient acheté le Libé du jour de ma naissance : il était consacré à la mort de Sartre. Je ne pouvais pas rêver meilleure passation de pouvoir.

J’ai lu La Nausée, Huis clos, Les Mains sales, Les Mots avec ferveur – et puis tout cela m’est passé, avec quelques rechutes – encore récemment les Carnets de la drôle de guerre et le premier tome du Flaubert : Sartre m’est sympathique, mais je ne connais pas de philosophe plus daté que lui. Restent la structure vide de sa vie, ses anarchistes années 30, la bascule, pendant l’occupation, la révélation, un peu tardive, à la libération, comme philosophe officiel de l’après-guerre. Cela me fait encore rêver.

J’ai hâte de pouvoir me fâcher avec les bons élèves du Covid, les bonnes âmes du confinement – j’en ai vu, plutôt de gauche, insulter le monde entier sur Twitter dès le premier dimanche, alors même que le confinement n’était pas encore décrété, et hurler #restezchezvous ou #jesuisoignant, j’ai été insulté par d’autres, plutôt de droite, en passant en courant devant leur maison – j’ai hâte, comme Sartre, de proclamer que nous n’avons jamais été aussi libres que pendant l’occupation ou que le confinement. Mon projet secret, avant tout cela, cela avait été, comme cela me prend un peu tous les dix ans, de devenir philosophe – avant que la difficulté de la tâche me rebute. 

Impossible recherche d'une Weltanschauung ou "conception du monde" : projet frustré avant que d'être

Mais j’avais mis cette fois toutes les chances de mon côté : d’abord avec l’achat d’une maison en Mayenne, dont j’idéalisais déjà le petit bureau du rez-de-chaussée, mon futur cabinet de travail, avec sa vigne qui tapait à sa porte-fenêtre et la fraîcheur monacale des ses murs que je voulais repeindre en vert pâle, à l’imitation des contrées inconnues du GPS de ma Peugeot 5008, ensuite grâce à cette récente découverte, due à Adorno, que les tenants d’une philosophie systématique, dans les temps difficiles que nous traversons, sont un peu hors sujet : j’avais trop rapidement fait le deuil du métier de philosophe car je me sentais incapable de me stabiliser sur une quelconque Weltanschauung, je découvrais enfin que cette instabilité était la joyeuse malédiction des véritables philosophes. 

Cela simplifiait ma sortie de crise : quelques slogans suffiraient, à la libération, pour me proclamer philosophe. J’en avais testé un dans les Inrocks, quand, à la question : « Es-tu confiant quant à la façon dont les pouvoirs publics gèrent la crise ? », j’avais répondu : « si les états modernes ont une fonction, c’est de gérer des crises de ce type. Ils sont un peu au tribunal : tout reclus que nous sommes, nous sommes plutôt dans la situation d’un juré populaire. Nous aurons à nous prononcer sur leur sort. Si nous leur survivons, bien entendu. »

Sartre, peut-être pas encore, Adorno, certainement pas, bien trop travailleur pour moi, mais je me voyais alors entre Michéa et Illich : avoir, mieux qu’une philosophie, une doctrine condensée à quelques outils dialectiques efficaces. Le peuple, les élites, la décence commune et le vernaculaire.

J’ai pris un plaisir fou, mêlé à une nostalgie coupable, à démonter un râtelier à foin et une soue à cochon. Mon voisin de Paris, réfugié dans la Drôme, m’envoie, admiratif, des vidéos d’Onfray – la seule chose que j’admire, chez Onfray, c’est le bonheur que lui ont apporté la simplicité bonhomme de son narcissisme, et la robustesse de son appareillage dialectique. Il y a la province et il y a Paris, et c’est à peu près tout. Réfugié en Mayenne, farouchement parisien, je serais moins catégorique.

Mais j’exerce mes modestes dons pour la dialectique afin d’apparaître bientôt, à mon retour de la lumineuse province vers le rayonnant Paris, avec toute une collection d’aphorisme. Voici en attendant, inédit, dicté l’autre jour à mon iPhone, le tout premier, peut-être le seul, d’entre eux : « Le principal événement ce n’est pas la crise du Coronavirus c’est plutôt en négatif la révélation que nous n’avons plus eu à arbitrer entre des décisions graves depuis plusieurs siècles. Ce qu’on appelle l’État moderne relève probablement de cette négligence. »

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