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Station essence miniature. Ce jouet symbolise le lieu des "rêves conservés" de l'auteur : le monde industriel.

Jour 11 : Jeux interdits

3 min
À retrouver dans l'émission

Pour sa "quarantaine" confinée, Aurélien Bellanger s'est rendu dans la maison de son grand-père paternel. Il retrouve en Mayenne des lieux indéfectiblement associés à son enfance. A travers les jeux de l'être lancé à la découverte du monde, il invoque les déterminismes de la construction humaine.

Station essence miniature. Ce jouet symbolise le lieu des "rêves conservés" de l'auteur : le monde industriel.
Station essence miniature. Ce jouet symbolise le lieu des "rêves conservés" de l'auteur : le monde industriel. Crédits : Aurélien Bellanger

C’était une veille publicité pour Total ou pour Elf : des hommes prospectaient les fonds océaniques, pointaient des taches sur leurs écrans radars, déployaient des hélicoptères, bâtissaient des plateformes pétrolières, serraient les écrous géants des derricks, chargeaient de monstrueux tankers, raffinaient le brut dans la nuit électrique et tout cela finissait, comme dans un long mouvement de travelling, dans le pistolet d’une pompe à essence tenu par une main ferme. Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau, ni d’aussi naturel : c’était bien ainsi que le monde fonctionnait.

Heurs et malheurs de la découverte du monde

Ainsi j’avais été fâché de la réflexion de ma sœur aînée sur la mobilisation absurde du vocabulaire de la virilité pour vendre de l’essence. De quoi se mêlait-elle ? Le vocabulaire de virilité, pour moi, c’était l’autre nom du réel. Et j’avais justement la cour de la ferme de mes grands-parents pour le déployer librement, et en toute innocence. Le monde industriel, ce grand et beau naturalisme, avait besoin de mon secours. 

Il y avait un coin, entre le bûcher antique, aux murs tenus par une grande croix, et l’atelier de mon grand-père, aux planches peintes en noir à l’huile de vidange, un petit coin, sous un prunier, où il stockait sa ferraille : j’en avais fait mon atelier. Il y avait une enclume, du matériel électrique en porcelaine, l’ancien tambour d’une machine à faire bouillir le linge. Il suffisait de creuser la terre pour trouver de nouveaux outils, comme cette clé-marteau que j’ai longtemps polie. Il y aussi les tôles de la cabine du nouveau tracteur de mon grand-père – c’était un paysan à l’ancienne, il préférait labourer en plein air. Pendant des mois, mon projet, absurde, sisyphéen, aurait ainsi consisté à fabriquer un tracteur. Je devais avoir autour de six ans, je ne voyais aucune limite à mon ingéniosité technique.

J’avais aussi récupéré un vieux bidet, et j’avais, à la sortie de son siphon, élaboré tout un vaste système de plomberie, moitié en plein air, moitié semi-enterré, système que j’ai retrouvé, à l’identique, dans le livre de Houellebecq sur Lovecraft – un système de canaux dont la fermeture non consentie avait entraîné sa bascule dans l’âge adulte et le désespoir. Délices littéraux de la plomberie encore, mon grand-père avait un jour fait fondre des vieux tuyaux de plomb dans une casserole, et versé son contenu dans des coquilles Saint-Jacques. 

Mais le jeu que j’ai préféré, c’est quand mon grand-père a récupéré un jour une machine à cintrer les tuyaux fixée à un trépied, et qu’avec mon cousin nous en avons fait, comme dans A l’ombre des derricks, l’un des meilleurs Lucky Luke, un puits de pétrole – à moins que, après 1990, déjà, nous jouions à Red Adair éteignant les puits enflammés du Koweït. Ça devait être ça, oui, je devais avoir dépassé les dix ans, je n’avais plus tout à fait la même innocence qu’à l’époque où j’avais voulu fabriquer un tracteur ; je me voyais déjà jouer, et je savais que mon jeu était beau – et d’une virilité adéquate. 

Reliquat de l'univers onirique de l'enfance

Bien plus que quand je me déguisais en empilant, sur plus de dix couches, les vieilles robes de mon arrière-grand-mère, en mettant soigneusement en dernier la plus belle de toutes, d’un rose éclatant. Ma sœur avait raison, sans doute, il y avait un impensé de genre derrière tout cela. Mais je préfère retenir une scène plus mystérieuse : à l’été 1992, j’étais parti faire le tour des volcans d’Auvergne avec mon meilleur ami et son père. 

La première nuit passée dans un refuge, cela avait dû être l’une des premières fois, hors classe de mer, que j’avais dû dormir ailleurs que dans mon lit, ou que dans mon lit de campagne, chez mes grands-parents. Et pris alors d’une soudaine crise de cafard, à l’idée que mon enfance à la ferme – j’avais douze ans, déjà – était un paradis perdu, j’avais passé toute la nuit à pleurer, en silence, dans le dortoir lugubre. Je savais que je ne rejouerais jamais – que mon enfance était dorénavant jouée – et cela m’avait plongé dans une inconsolable détresse.

Je me souviens aussi du jour où mon ami Félix, à la toute fin de CM2, avait amené des soldats en plastique, et que nous avions creusé des tranchées dans les racines sableuses d’un des châtaigniers de l’école : à peine découvertes, les grandes joies de la guerre étaient tristement condamnées par notre entrée imminente en sixième.

La publicité pour Total ou pour Elf avait dû agir comme une consolation : il existait un lieu où mes rêves de petit garçon avait été conservés, étaient demeurés jouables – ce monde, c’était le monde industriel. 

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