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Tunnel en béton sous la voie ferrée, très certainement pour prévenir d’éventuels affaissements de terrain.

Jour 12 : Aménagements du territoire

3 min
À retrouver dans l'émission

Aurélien Bellanger continue son itinérance, ses tours et détours dans les terres mayennaises de son enfance : il y découvre les aménagements ou la métamorphose d'un territoire. Mais peut-être que son seul regard d'adulte sur les lieux suffit à lui renvoyer l'image de sa propre évolution...

Tunnel en béton sous la voie ferrée, très certainement pour prévenir d’éventuels affaissements de terrain.
Tunnel en béton sous la voie ferrée, très certainement pour prévenir d’éventuels affaissements de terrain. Crédits : Aurélien Bellanger

De la ferme appelée « La petite Choletière », il ne reste que les bassins artificiels d’un écosystème restauré, où abondent les grenouilles, et la route nouvelle qui permet d’aller inspecter les piles en béton très doux du viaduc ferroviaire de la Jouanne.

Voyage dans les pas de mon enfance : découverte de la métamorphose des lieux

Une petite dépendance en briques au bord du chantier, aujourd’hui détruite, avait survécu quelques mois à l’arasement des bâtiments principaux. On y voyait encore tourner, en haut d’une fenêtre découpée en rond par un diamant, l’hélice jaunie d’un système d’aération.En courant, un peu plus à l’ouest, j’ai pris un autre ancien chemin de ferme transformé lui aussi en voie d’accès ferroviaire.

La présence d’une ferme abattue tenait à quelques arbres anormalement concentrés – des peupliers alignés, qui témoignaient de l’existence d’un ruisseau, et tout un amas de ronces et de sureaux qui fonçaient le paysage, comme l’herbe apparaît plus verte, sur les photos d’archéologie aérienne, là où l’eau s’accumule dans les fossés mal comblés des anciennes exploitations latifundiaires. Je m’enfonçais d’ailleurs dans les herbes anormalement humides de la ferme disparue. Tout ce qu’il en restait, c’était un puits, un puits comme celui d’ici, dangereux, circulaire, en pierre grise et qui semblait ne tenir encore que grâce aux ronces qui s’étaient lentement substituées à l’enduit chaulé qui les retenait autrefois. Derrière la grille en bois, le cylindre de bois et la chaîne étaient bien là – la scène était d’un pittoresque presque féérique. 

J’ai continué mon chemin jusqu’au fossé signalé au loin par les peupliers. C’est là que j’ai réalisé qu’on avait construit, très certainement pour prévenir d’éventuels affaissements de terrain, sans doute aussi en témoignant d’un ancestral respect pour le cours primitif des eaux, un tunnel en béton sous la voie ferrée – un tunnel que je pouvais emprunter sans difficulté à quatre pattes, sur une sorte de petit trottoir. A peine engouffré là, le souffle d’un TGV est passé au-dessus de moi. J’ai progressé rapidement, croisant comme seul obstacle, tout près de la sortie, la coquille brisée d’un gros œuf blanc.

A défaut de pouvoir ressaisir ma jeunesse passée dans le pays mayennais, je refais le chemin avec mes filles

Je suis revenu, le lendemain, avec mes filles, juste pour qu’elles profitent pleinement de leur taille, qui leur permettait de l’emprunter sans avoir à baisser la tête. On débouche de là dans un champ un peu humide, d’où on rejoint facilement la route, après le franchissement d’un autre ruisseau, qui exigerait celui-ci, pour retraverser la voie dans l’autre sens, qu’on s’allonge complètement dans un tuyau – j’en ai facilement dissuadé mon aînée.

L’été, au pied du nouveau viaduc, presque à l’aplomb des fenêtres du château de Montaigu, on peut facilement franchir la Jouanne à gué. Mais elle était, ce printemps, si haute qu’on ne voyait même plus son lit rocheux, aux pierres grises, saillantes et diagonales – une sorte de schiste ou de mauvaise ardoise appelée localement « arjelette », et dont on devine facilement le remploi, sous l’enduit qui se détache, dans une tour du château. 

Un nouveau chemin de randonnée permet de remonter ici la Jouanne sur toute la longueur du méandre – jusqu’à ce qu’un malheureux chenil ne bloque le chemin, et empêche de rejoindre les cylindres tournants de la station d’épuration – quête pas moins merveilleuse, au fond, que celle des anciens puits de ferme. 

J’avais ce jour-là pris mes jumelles, pour m’adonner au plaisir inédit de l’ornithologie autoroutière : j’essayais de photographier, à travers elles, les camions qui passaient au-dessus des petites falaises qui ferment le lit de la Jouanne. J’espérais au moins un camion Ziegler vert et jaune, un Norbert Dentressangle rouge, pourquoi pas un convoi militaire ; je n’ai attrapé qu’un modeste camion de la compagnie Transbigouden, et un Calberson aux ennuyeux anneaux pâles. 

Je me suis demandé, enfin, si le mât, en haut d’un rocher, était le vestige d’une ancienne croix chrétienne, ou un poteau téléphonique – difficile de dire, il a fallu varier les angles jusqu’à ce qu’apparaisse enfin l’encoche explicite, le stigmate, qui avait servi à fixer le petit montant de la croix, aujourd’hui disparue – le Christ évaporé a-t-il seulement été entreposé quelque part ? 

Les rives de la Jouanne témoignent en attendant d’un autre culte, un culte cybernétique qui me fascinait enfant, quand son cours était régulièrement interrompu de barrages à vérins vert clair contrôlés à distance – fantasme d’un affluent à la lame d’eau parfaitement affutée. Les préoccupations écologiques s’étant largement substituées au grand rabot de l’aménagement du territoire, ces barrages ont tous été démantelés – n’en subsistent, ici ou là, sur les rives, que ces nostalgiques vestiges trapézoïdaux en béton, pour le seul agrément de ma mémoire futuriste.

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