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Une vue depuis la ferme Vaucelan

Jour 13 : Vaucelan

3 min
À retrouver dans l'émission

Pour éviter le cloisonnement parisien du confinement, Aurélien Bellanger et sa famille se sont réfugiés dans la Mayenne de son enfance et plus précisément dans la maison de son grand-père paternel. L'écrivain nous fait pénétrer dans la ferme de Vaucelan, l'antre de sa quarantaine.

Une vue depuis la ferme Vaucelan
Une vue depuis la ferme Vaucelan Crédits : Aurélien Bellanger

"Paris est une fête"

Je rêve du neuvième arrondissement, mon arrondissement – le plus minéral, le mieux enclavé de Paris. Il n’y a même plus de rues, seulement des passages et des cours intérieures qui communiquent. Le rêve est descendu parfois jusqu’à la Concorde – voyant le clocher d’Argentré au loin, Emma n’a-t-elle pas déclaré l’autre jour que cela ressemblait aux Champs-Elysées ? –, il est remonté cette nuit jusqu’à Montmartre : le Moulin Rouge était devenu un restaurant formant le casque de Dark Vador, des rues, de plus en plus champêtres, contournaient le sommet de la colline, pour rejoindre un vieux cinéma au toit effondré.

Paris doit me manquer. D’autant que l’une de mes principales occupations, consistait à y prendre des photos de rues vides – ou, juste avant de partir, de ce cinéma abandonné boulevard Ornano. Je mets en attendant, sur insta, des vues identiques de l’entrée de Vaucelan,  la ferme où je me suis réfugié, par la petite fenêtre ronde du couloir de l’étage. Le seul bâtiment qu’on voit, c’est l’ancien poulailler, reconverti en école depuis que j’y ai déposé ma collection de minitel. La porte de gauche, comme un portail temporel, donne accès à ces sortes de coquillages de charbon moulé qui sont tout ce qui reste de la petite maison de mon arrière-grand-mère, à Meslay, où elle me donnait autrefois, comme le négatif de ceux-là, des morceaux de Galak.

Vaucelan est une maison en forme de souvenir d'enfance

On trouve ensuite, à gauche, construite sur un affleurement rocheux qu’on devine à l’entrée de l’arrière-cuisine, la maison principale. D’après l’abbé Angot, grand historien de la Mayenne, la maison date de 1850 – et fut transformée un siècle plus tard par mes grands-parents. Elle avait, chose singulière, avant que mes parents ne le fassent refaire en ardoise, un toit en tuile. C’est une jolie maison, pittoresque, avec sa vierge émaillée au-dessus de la fenêtre arrondie de la chambre où  nous dormons.

Le bâtiment en face est beaucoup plus ancien. Il servait de bûcher à mon grand-père. C’est là aussi qu’était la machine à fabriquer de l’aplati pour les cochons. Ses murs sont épais, il y a un fer à cheval scellé dans l’un de ses angles, et deux appentis, qui servaient de chenils, puis de prisons, quand nous jouions avec mes cousins. Il ne reste rien, au nord, face à la maison, des quatre sapins où nous avions notre cabane – la maison des sapins, avec une ancienne gazinière et une abondante dînette. Même le terrain de boule, qui les a remplacés, a disparu – c’est maintenant le lieu où l’on se gare. 

A côté de la maison, en biais, il y a la vieille maison, avec son four à pain : c’était là où l’on faisait le cochon. Mon oncle avait, dans la pièce attenante, installé un bar et un labo photo au début des années soixante-dix. Il y avait un poster des missions Apollo et des ampoules de toutes les couleurs, comme dans une boîte de nuit. La pièce est devenue ensuite la maison des enfants – nous récupérions tous les emballages alimentaires que nous trouvions pour les stocker dans son buffet. La balustrade par où on y montait  remplacée par un escalier un parpaing, s’est effondrée depuis longtemps ; j’ai démonté la cloison du labo photo et le faux plafond en polystyrène il y a deux ans, avec la désagréable impression de profaner l’adolescence de mon oncle, et aussi ma propre enfance. Dans la pièce nue, mes parents rangent aujourd’hui leur matériel de jardin – le jardin, derrière la maison, s’est substitué au potager, dont il ne reste qu’un pied d’oseille, et de rhubarbe.

Vaucelan est maintenant un hameau

Les anciennes stabulations, où l’on rentrait les vaches l’hiver, prolongent la vieille maison, avec leurs deux tranchées, une pour le foin et une pour les déjections des vaches, qui coulaient vers l’extérieur jusqu’au fumier, d’où s’écoulait un fin ruisseau roussâtre, depuis longtemps comblé, mais qui sert encore de séparation cadastrale avec la maison de mon oncle, construite dans l’ancienne porcherie — le plus vieux bâtiment de la ferme, dont il ne possède que les deux tiers, la partie orientale appartenant à la partie de l’ancien Vaucelan restée depuis toujours propriété d’une mystérieuse voisine, dont je sais seulement, après toutes ces années, qu’elle possède des chats. 

Dans le nouveau partage de Vaucelan, établi par un acte de donation, signé par la mère et son frère avec leurs parents à la fin des années 90, il est enfin stipulé que le garage revient à ma mère, et la haute grange à mon oncle, comme la quasi-totalité des champs. 

C’est ainsi que la ferme de mon enfance, lentement, devient un hameau.

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