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Vestiges des placards familiaux

Jour 14 : Culture vernaculaire et pop culture

3 min
À retrouver dans l'émission

La redécouverte de "L'obsolescence de l'homme" de Gunthers Anders plonge - le temps d'une chronique - Aurélien Bellanger dans des méditations sur la consommation de masse, l'industrialisation et la manière dont les hommes ont tendance à être menés par les orchestrations les "grands groupes".

Vestiges des placards familiaux
Vestiges des placards familiaux Crédits : Aurélien Bellanger

Un peu de théorie avec Günther Anders

J’ai vu passer sur Twitter un extrait de L’obsolescence de l’homme, de Günther Anders, à L’encyclopédie des nuisances : « Tout le monde est d’une certaine manière occupé et employé comme travailleur à domicile. Car c’est en consommant la marchandise de masse – c’est-à-dire grâce à ses loisirs – qu’il accomplit sa tâche, qui consiste à se transformer lui-même en homme de masse. » Quelque chose, ici, spontanément, m’agace : la pop culture n’en est plus, aujourd’hui, à cet état d’abêtissement. Les exégètes, nombreux, qui lui ont confié leur âme sont tout sauf des hommes de masse. 

Mais j’ai repensé avec nostalgie aux petits livres gris et âpres de L’encyclopédie des nuisances. Je les ai toujours ratés, comme lecteur ou même comme libraire, quand pour fêter leurs 20 ans j’en avais commandé, sans ouvrir un seul, une pleine table. C’est leur aspect radicalement artisanal qui me rapproche d’eux, soudain.

Je n’aurais pas envie, en ces temps incertains où mon métier de chroniqueur s’est interrompu, de confier spontanément des chroniques aux réseaux nus : je préférais construire une forge, fondre des plombs, faire tourner un moulin, fabriquer du papier.

J’ai traversé la ferme hier avec un passe-partout sur l’épaule, alliance étonnante de la hache et de la pioche, destiné à l’arrachage des souches – outil aussi simple dans sa conception que prodigieux dans ses effets. Mon ombre me renvoyait cependant un peu au kitsch soviétique de la libération par le travail.

C’est cela sans doute, plus que ma folie industrialiste, folie que je maîtrise relativement, et ce depuis mon premier roman, en témoignant d’une fascination critique qui me semble plus honnête que le simple rejet – qui me place dans une position délicate vis-à-vis de L’encyclopédie des nuisances : je ne suis pas certain de ne pas trouver toute cette posture un peu maniériste. 

Et la pratique dans tout cela ?

J’ai récemment croisé un vendeur de fromage de chèvre bio qui pose une enceinte connectée et diffuse du reggae au milieu de ses produits fermentés. J’ai de la tendresse pour les verres Amora du buffet de la cuisine – les deux Simpson et le Dumbo. Comme le verre fondu d’une installation d’art contemporain, le nylon étiré par les jouets des œuvres d’Annette Messager, je suis heureux, et effrayé aussi, que la pop culture soit arrivée jusque-là, sur cette planche de bois qui sent le refermé, dans des verres à moutarde.

Comme je suis heureux de savoir qu’il y un recueil du journal de Mickey dans la chambre où j’écris cette chronique. C’est une maison sans le wifi, mais le chien de mon oncle qui passe nous voir sans cesse s’appelle Netflix. J’ai fini par brancher une télé qui grésille pour regarder le 20h et j’ai mis mes filles devant L’aile ou la cuisse : un grand Zidi, en 1975, ça soutient presque la comparaison avec Hollywood.

Mais je tiens aussi, le soir, à leur lire une édition à peu près correcte des contes de Perrault – bien que celui-ci soit incontestablement un moderne, et presque trop méchant, trop astucieux, trop littéraire, pour être un simple conteur. J’ai aussi trouvé des contes des frères Grimm – et j’ai à la fois, au-dessus de mon épaule, Disney qui m’espionne, et de façon plus perverse, l’ange benjaminien de la Shoah qui m’écoute, et qui reconstitue le mystérieux lien entre ce moyen-âge de fantaisie et le plus grand crime qu’on n’ait jamais vu – cet ogre désormais endormi pour toujours au cœur de l’histoire européenne, seulement endormi.

Mais le médium est parfois plus simple et plus doux, comme quand nous allons, par des chemins de terre presque exclusivement, saluer ma grand-mère qui vit dans le bourg – et que son apparition, à la fenêtre, est encore plus magique et rassurante que celle de Laurent Delahousse – le décoiffé de sa perruque valant largement celui du présentateur. Ma tante nous dépose aussi des gâteaux sur la table de la terrasse – nous faisons revivre le frisson des commandes Deliveroo.

J’ai un ami qui a dû lire, scrupuleusement, tous les livres de L’encyclopédie des nuisances. Et je vois bien la ligne qui relie de Benjamin à Jaime Semprun, Adorno à Debord. Je vis à la ferme depuis suffisamment de temps maintenant  pour incarner cette ligne.

Mais, et sans doute ne serait-il pas mon ami s’il ne manifestait lui aussi cette charmante incohérence, c’est lui qui m’a informé ce matin, visiblement enchanté, du retour de cette sempiternelle rumeur du rachat de Disney par Apple – que le krach de Wall Street pourrait précipiter. Je lui ai répondu que ce serait là finir la crise du coronavirus sur un joyeux happy end.

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