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Le monde sans urgence à travers la fenêtre donnant sur la campagne mayennaise.

Jour 15 : Les urgences

3 min
À retrouver dans l'émission

Tout l'univers médical fut le centre des intérêts et des inquiétudes au moment le plus fort de la "crise sanitaire". Et il continue d'être ce qu'il a été : l'objet de débats houleux qui cristallisent ceux sur le fonctionnement général de la société. Aurélien Bellanger ajoute sa pierre au débat.

Le monde sans urgence à travers la fenêtre donnant sur la campagne mayennaise.
Le monde sans urgence à travers la fenêtre donnant sur la campagne mayennaise. Crédits : Aurélien Bellanger

Cela se passait aussi pendant l’exode. Une sorte de comédie du dimanche soir sur la vieille télé de la chambre de mes grands-parents, là où je dors en ce moment, une télé cachée sous une table basse et habituellement recouverte d’une nappe bleue. Il y avait un enterrement, et un avion piquait sur la foule, qui prenait la fuite en laissant là le cadavre ; la veuve s’écriait : « vous n’allez pas le tuer deux fois quand même. » J’avais été consterné par les éclats de rire de ma grand-mère. En même temps, elle avait plus ou moins connu l’exode, c’était peut-être tardivement cathartique.

Une histoire de générations

Ma génération ne pouvait pas comprendre. Ma génération, le dimanche soir, préférait mettre Urgence sur France 2 que regarder un film. C’était il y a un peu plus de 20 ans : le signe précurseur de l’âge d’or des séries de la décennie 2000.

A chaque rideau bleu soulevé par l’un des héros de la série poursuivi par la caméra qui épuisait sa comédie ou son drame, à un rythme infini. Urgence, c’était Shakespeare sous amphétamines, avec dans le rôle de l’impuissant d’Hamlet, tous ces soignants confrontés aux dysfonctionnements de la ville, capables de rien mais résolus encore à rester sur la scène pour épancher le sang intarissable des hommes.

Ce dessin de Chris Ware, en une du New Yorker, je le connaissais à peu près. Ces applaudissements, à 20h, complaisamment relayés en direct à la télévision ou sur Twitter : il faut vraiment n’avoir jamais vu Urgence pour s’en émouvoir encore. Cela fait plus de 20 ans qu’on sait que le destin de Carol Hathaway est injuste – il est un peu tardif, et même un peu kitsch, de ne s’en émouvoir que maintenant.

La situation actuelle d’engorgement tragique des services d’urgence et de réanimation des hôpitaux est tout sauf une anomalie dans notre carte du monde : c’est comme cela que ça travaille ici, on le sait depuis Urgence. Même l’argument de la fameuse pancarte des manifestants hospitaliers de l’automne « ils comptent les sous, nous on comptera les morts » n’y change rien, au fond : le spectacle des urgences doit être cathartique, c’est leur fonction première. Là-bas cela doit être le chaos, l’engorgement, l’éviscération permanente, le tableau de Jérôme Bosch revu et corrigé par Michael Crichton. 

Le théâtre cathartique nécessaire pour le bien de la société : un peu de pathos pour la santé du monde

Pour que cela aille bien dans nos sociétés il faut que là-bas ça aille toujours un peu mal. Aller aux urgences, c’est à peu de chose près la dernière pièce de théâtre qu’on arrive à regarder avec des yeux de spectateurs naïfs. On a pour les soignants le respect spontané qu’on a pour les acteurs – ils ne sont pas fatigués, pour nous, ils sont endormis comme des funambules et on ne voudrait pour rien au monde les réveiller.

Même cette affiche brechtienne aperçue un peu partout ne peut lever cet enchantement – « Vous n’attendez pas parce que nous sommes en grève, nous sommes en grève parce que vous attendez. » Les urgences, pleines d’artifice, de mauvais deus ex machina électroniques, sont le lieu même de la vérité du monde – l’instance de triage, les clés de Saint-Pierre, la limite, plus compliquée qu’on le croyait, entre la vie et la mort. Les urgences, depuis longtemps déjà, ont pris la place des églises dans notre conception du monde – et elles ne souffrent pas tellement plus que les prêtres des romans de Bernanos.

Alors je crois qu’on peut, sans provocation particulière, ne pas s’exagérer la gravité de la situation hospitalière – les règles du tragique sont simplement, là-bas, un peu mieux respectées que d’habitude. Les urgences vont jouer, pendant quelques semaines, le rôle métaphysique pour lequel elles ont été conçues : tenir par leurs gestes simples, intubation, perfusion, « nfs, chimie, iono, gaz du sang », le ciel au-dessus de nous, comme les moines par leurs prières tenaient celui de l’Europe médiévale. 

On ne doit pas s’exagérer la gravité de la crise hospitalière – que le coronavirus provoque une crise hospitalière, c’est même, toutes proportions gardées, plutôt bon signe. Les contemporains de la peste noire auraient aimé savoir l’épidémie contenue dans les hospices. Le capitalisme reviendra, l’économie elle-même finira par guérir. Mais on aura vécu l’arrêt, spectaculaire, inoffensif, du système productif. Le mois d’août qui tombe entre mars et avril.

C’est de cela je crois que mes enfants se souviendront : le monde ne tournait plus vraiment mais la voûte du ciel, soit qu’elle ait été entraînée par son ancienne inertie productiviste, soit que les services d’urgence la contenaient mystérieusement, la voûte du ciel n’est pas tombée sur eux – même sans les armatures blanches de tous ces avions qui passent d’habitude dans le ciel.

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