LE DIRECT
Itinéraire de l'excursion géologique d'Aurélien Bellanger aux alentours d'Argentré

Jour 16 : Géologie

3 min
À retrouver dans l'émission

Pour ce seizième jour, Aurélien Bellanger nous fait part de sa redécouverte de ses terres d'enfance, lieu aussi de son confinement, à travers une perspective géologique et topographique.

Itinéraire de l'excursion géologique d'Aurélien Bellanger aux alentours d'Argentré
Itinéraire de l'excursion géologique d'Aurélien Bellanger aux alentours d'Argentré Crédits : Aurélien Bellanger

Je cours tous les jours en secret à travers les champs, sur les routes de fermes et les chemins qui ont mystérieusement résisté au hachoir du remembrement et de l’état d’urgence sanitaire. Il n’a pas plu depuis que nous somme arrivés mais j’en découvre qui sont encore humides – presque des ruisseaux, quelquefois, avec leur profil en V. Il a été depuis remblayé, et nous n’y allons plus, comme si nous regrettions l’époque où c’était un sentier de montagne, mais un chemin partait autrefois, en face de chez ma grand-mère, le long de la cour de l’école Saint-Cyr Sainte-Julitte, et descendait à la Jouanne – son sol, aussi escarpé que la Syldavie d’Objectif Lune, était fait de grandes pierres bleues creusées par de profondes rigoles. 

Nouvelle perspective pour appréhender mon lieu de quarantaine : l'étude géologique 

On est ici, pour les géologues, sur les derniers contreforts orientaux du massif armoricain. Une terre acide, mauvaise, un paradis bocager par défaut. On a brûlé, comme en face, quelques collines pour extraire de la chaux et arracher un peu de rendement au sol vain, on a creusé, à une quinzaine de kilomètres d’ici, quelques puits de charbon – un charbon si mauvais qu’on l’a seulement utilisé comme combustible pour engraisser ces fours à chaux, et répandre leurs cendres blanches sur les prés malheureux. Mais ici, c’est flagrant, les vaches sont heureuses.

Le lendemain de mon arrivée on est venu en prélever une dans le champ d’à côté ; le temps que la carcasse mûrisse, elle reviendra bientôt, impeccablement rangée, dans une quarantaine de cartons. On dirait presque, en attendant, comme celles que mon oncle a dû poursuivre avant hier, qu’elle est partie se promener. Rien n’a en tout cas perturbé la placidité de ses anciennes compagnes, qu’on peut toujours aller caresser. J’ai un jour croisé, dans mon ascension solitaire et glacée du Galibier, une vache sur la route – je sais depuis ce que cet animal a de réconfortant et de sacré. Rares sont d’ailleurs, de Marylin Monroe à Di Caprio, les authentiques icônes à ne pas posséder, dans leur structure osseuse, quelque chose de la vache – jusqu’à cette façon profonde et craintive de snober le réel, de juger le jogger.

J’ai remonté, sur les hauts, par le chemin de fermes, la vallée de la Jouanne jusqu’à Saint-Céneré – petite ville pieuse dont le château dissimulerait une imprimerie ultramontaine. D’autres châteaux, dont je n’apercevrai que les toits pointus, comme les pales dressées et dégoulinantes de la roue d’un moulin luisaient dans les lointains. Tout au fond du paysage, bleuté déjà, annonciateur du ténébreux nord Mayenne, de la Normandie à l’opulence redoutée et de la mer, peut-être, les monts des Coëvrons, avec tout à droite le long mât d’une antenne – sorte de harpon dans la baleine échouée d’un morceau de montagne sorti du banc bien serré des lointains Monts d’Arrée. 

Souvenirs de randonnées 

J’avais escaladé ceux-ci un jour de brume, en août. Nous nous étions garés le long de la route, qui passait au-dessus du grand chaos de Huelgoat et du paysage mieux arrangé de la centrale atomique éteinte de Brennilis. De là, nous nous étions enfoncés jusqu’aux cuisses à travers les bruyères, et nous avons enfin distingué, au loin, la longue déchirure d’un affleurement rocheux. On avait l’impression, mieux qu’à la pointe du Raz, mieux qu’au pont du Diable au fond du Saint-Gothard, d’avoir touché les bords du monde, le cœur à vif de la terre. 

On entendait, plus tumultueux que celui de la mer, une sorte de long cri hugolien – un peu de vent a alors chassé la brume, et nous avons découvert en contrebas, à quelque dizaines de mètres de nous, parfaitement parallèle à la route au bord de laquelle nous nous étions garés, une autre route départementale : c’était de là que venait ce bruit de fin du monde.

Tout ce qui restait de la mythique montagne était ainsi coincé, comme un talus entre les deux voies d’une autoroute, comme une douleur aux mollets dans la course – comme un affleurement rocheux au bord de la route, une route qui toujours me ramène, aussi loin que je vais, à mon morceau de nature, aux ruines de ma ferme à jamais conservée, et épargnée de tout phénomène de métropolisation possible, par le triple tendon de la nationale, de l’autoroute et de la ligne à grande vitesse. 

Mon dernier pas, après 10 000 ou 20 000 autres pas silencieux à travers la terre meuble, mon dernier pas, quand je suis allé courir à travers champs, vient toujours frapper, juste avant la terrasse, le même petit affleurement ridulé d’argelette – les Monts d’Arrée des Playmobil de mes enfants. 

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......