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Extrait du dictionnaire de l'abbé Angot

Jour 17 : Anthropocène

3 min
À retrouver dans l'émission

Aurélien Bellanger se replonge dans la lecture du dictionnaire de l'abbé Angot dont il a retrouvé un fragment. Il s'agit d'un dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne, publié de 1900 à 1910. L'auteur s'en empare afin de déceler dans le paysage les vestiges du passé.

Extrait du dictionnaire de l'abbé Angot
Extrait du dictionnaire de l'abbé Angot Crédits : Aurélien Bellanger

L'encyclopédie de l'érudition locale

Je résiste encore un peu, pour la forme, mais je sais vers quelle carrière nouvelle m’entraînent les circonstances – vers celle d’érudit local. Je ne suis pas confiné, je suis au paradis, prisonnier d’un cadastre qui forme les pages inégales et répétitives des livres de ma bibliothèque idéale. Quel livre j’emporterais sur une île déserte ? Le dictionnaire de l’abbé Angot, sans aucun doute.

J’en ai acheté jadis les quatre tomes verts dans une librairie de la rue Généhaut – ce sera peut-être un jour la dernière chose qui me rattachera à Paris. Avec le fait, contrariant, que je les ai laissés là-bas, dans mon inexplicable appartement du neuvième. On le considère, même au-delà des étroites frontières départementales, comme un monument du genre : le meilleur de l’érudition locale de l’âge heureux et méthodique de la Troisième République. J’en ai par chance découvert, dans un placard, un fragment précieux.

Un étonnant livre qui réarrange une partie de ses entrées alphabétiques, réduites à de courtes notules, selon la forme étoilée des anciennes infrastructures ferroviaires du département : on part de Laval, et on remonte, de villages en villages, les anciennes lignes de train disparues. Le tout augmenté de cartes postales anciennes – y a-t-il quelques-uns de mes ancêtres parmi les enfants de la grande rue au sol en terre battue de Nuillé, ces yeux, derrière le mur de l’école d’Argentré, pourraient-ils être ceux de mon arrière-grand-père ? 

Lecture en grandeur nature du dictionnaire de l'abbé Angot : traces des vestiges de l'ancien temps

Sur une vue de la mine d’or de la Lucette, les baraquements en bois évoqueraient une ville pionnière du far-west – s’il n’y avait derrière eux l’obsessionnelle persistance du bocage. Plus effrayant, et plus naïf aussi qu’un tableau du Douanier Rousseau, le grand peintre local, un autre panorama dévoile les différentes composantes du complexe industriel d’extraction de la chaux à Saint-Pierre-la-Cour, sur la ligne de Paris à Brest. Des collines de droite, comme aux Buttes-Chaumont ou à Monument Valley, il ne reste que des sortes de pains de sucre, des buttes témoins réduites et ingrates – ou plutôt, on est dans le décor en béton projeté des montagnes russes d’un Disneyland, car on aperçoit, qui circulent autour des collines émaciées, des petits trains de mine. Certains pénètrent même dans des tunnels.

Autour d’eux, comme une harmonique perdue, une volute de l’implacable ligne Paris-Brest, une voie de desserte partie des confins de l’horizon s’anamorphose jusqu’à nous, et passe assez près du premier plan de l’image pour qu’on distingue les détails du train à vapeur. La boucle, orgueilleuse voie privée à vocation industrielle, contourne le gigantesque mastaba de plusieurs fours à chaux montés en série. On aperçoit, à leur sommet, les hommes qui jettent le minerai dans une sorte de puits – j’ai été vérifier, sur le four à chaux d’à côté : la structure terrifiante, le trou au diable, la bouche d’ombre qui dévore la terre, existe bien. Des attelages, à l’aplomb, transfèrent la chaux à un train en attente sur une voie de garage. 

On note enfin, au centre l’image, une grande cheminée qui fume, symbole révolu de prospérité, et les trois étroites arches du viaduc par où le minerai passe des wagonnets de la carrière au sommet des fours à chaux – on comprend alors, c’est un dessin étonnement dynamique et lisible, presque plus un rêve qu’un panorama, que le tunnel dessert un ascenseur caché dans le pilier de droite – d’où sa ressemblance surréaliste avec le chevalet d’une mine. Le four à chaux d’ici n’avait pas cette splendeur industrielle, ce romantisme de la dévastation raisonnée d’un paysage. On y distingue à peine les ruines d’un quai, sur la ligne Laval - Saint-Jean-sur-Erve. 

Ses carrières comblées par différents remblais – venues notablement de la destruction des tours HLM du quartier Saint-Nicolas – et rendues explorables, entre les ronces, par des sentiers qui relient différentes guérites de chasseur, dévoilent cependant un romantisme nouveau, un romantisme anthropocène. Ici des souches blanchies ont été stockées, et fossilisent inutilement. Là un tas de carrelage fleuri comble une fondrière. C’est un sol mauvais et dangereux ; il avait été initialement prévu d’en faire un circuit de motocross – mais les riverains s’étaient mobilisés contre les stridulations redoutées des échappements libres. Reste un néant noueux, rouillé, difficilement compréhensible – même pour un pur enfant de l’anthropocène.

Étrangement, la colline comblée a conservé son ancienne altitude, et c’est le plus joli point de vue sur la boucle de la Jouanne à l’intérieur de laquelle je réside – mais impossible, d’où qu’on soit, de le photographier, à cause de la présence, obsédante et rageuse, de ces amoncellements trop humains de matière, et de cette végétation maladroite à en masquer les graves incohérences géologiques. 

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