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Une vache comme seule "sociabilité rurale" à travers la fenêtre donnant sur la campagne mayennaise.

Jour 18 : Sociabilités rurales

3 min
À retrouver dans l'émission

Argentré n'est pas seulement la commune de confinement d'Aurélien Bellanger : c'est aussi l'endroit où il a pu passer ses vacances en compagnie de ses grands-parents. Il se souvient des premières mondanités à leurs côtés, des étonnements lors de la confrontation à certains spécimens du canton.

Une vache comme seule "sociabilité rurale" à travers la fenêtre donnant sur la campagne mayennaise.
Une vache comme seule "sociabilité rurale" à travers la fenêtre donnant sur la campagne mayennaise. Crédits : Aurélien Bellanger

C’est ici que j’ai commencé mon premier journal, sur le petit agenda publicitaire d’un semencier ou d’un vendeur d’engrais, sur lequel était accroché un crayon. Mes grands-parents me gardaient pour les vacances. Ils me paraissaient sévères et j’avais le cafard. Je revois la tête effrayée de ma grand-mère, à la fenêtre de la cuisine, le jour où j’avais déplacé deux pierres, à l’entrée d’une buse, au bout du ruisseau par où s’écoulaient les eaux de la mare : j’avais provoqué une petite inondation dans la cour de la ferme. J’ai eu le sentiment très fort d’avoir commis une faute ; je ne retoucherais plus jamais à ces pierres.

Partcipation à la vie sociale intense de mes grands-parents

Jeunes retraités, anciens parisiens, mes grands-parents avaient une vie sociale particulièrement intense, et m’emmenaient avec eux à toutes sortes d’événements mondains. Mon journal porte la trace de toutes ces visites qui témoignent d’une stratification sociale de nature à rendre Proust jaloux. Il y avait celui qui possédait un château, et qui avait fait fortune dans l’invention d’un détachant miracle. Le châtelain chimiste, peintre amateur, sensible au pittoresque a laissé ici quantité de vues de Vaucelan, leur jolie ferme, signée d’un monogramme qui formait une chouette. 

De son château, si j’y ai été traîné, je ne me rappelle que d’une entrée obscure, barrée d’un considérable sanglier empaillé – mon grand-père était chasseur et la sociabilité chasseresse devait compter pour beaucoup dans les fréquentations de mes grands-parents. Il avait monté, adossé au hangar de la porcherie, une volière pour y élever des faisans. Sa chienne, Raspa, que j’adorais, née la même année que moi, ramenait tous les canards à ses pieds.

Il y avait aussi les amis bourgeois de mes grands-parents, dont le prototype serait ces banquiers de Bonchamp qui vivaient dans une grande maison de ville, entourée de gravillons blancs. Un peu plus bas, récemment établi au bord de la route du Mans, dans un hameau près de Soulgé, vivaient leurs amis commerçants, les Duval, des connaissances du temps de Montmorency, qui avaient longtemps fait les marchés, comme fromagers. Eux faisait partie des relations, innombrables, qui cultivaient un potager – mais on les appelait encore « les Duval », ce qui les rattachait à une aristocratie minuscule. On disait sinon « le gars » - Gars Paul – en prononçant le « a » de gars un peu lourdement, à la paysanne.

C’était là des gens qui passaient prendre le café, mais qu’on ne retenait pas à dîner, et avec qui on ne jouait pas au tarot – mais peut-être à la belote, les stratégies de distinction, après trois décennies, m’échappent un peu. C’était des gens avec qui on était en affaire, des gens qui louaient leur matériel agricole, et à qui il manquait des doigts, et dont les fausses dents étaient en métal gris.

Mondanités et panorama étendu des sociabilités rurales

La pétanque estivale me parait plus universelle – on y jouait beaucoup, partout, avec quasi n’importe qui. La chance devait y suppléer au talent, toujours relatif. On m’y acceptait comme partenaire. On ne disait d’ailleurs pas qu’on faisait une pétanque, mais qu’on jouait aux boules : on était loin d’un sport. C’était d’ailleurs, par la silhouette que prenaient les joueurs, l’activité idéale pour aborder avec tact la question du vieillissement. On n’avait pas mal au dos, on devait se baisser sans cesse, et on surjouait un peu les cris de douleurs – légitimés par le fait, essentiellement métaphorique, que les boules étaient lourdes. Le geste même du lancer impliquait de se tenir voûté. On vit enfin apparaître, nouveauté acclamé, des fils à plomb magnétiques pour ne plus avoir à se baisser – sorte de pendules indiquant la proximité certaine d’un tombeau : le sien.

Mes parents n’ont jamais eu une vie mondaine très dense : tout ce que je sais du monde, c’est là-bas, cette année-là, que je l’ai appris. Le faubourg Saint-Germain ne m’a jamais autant intimidé que le cœur de la Mayenne. Je me souviens d’une discussion d’après-repas, chez des gens dont j’ai oublié même le nom. L’un des convives, l’air triste, avait avoué qu’il avait un jour tué un chien avec sa voiture. Un autre lui a répondu que son frère avait tué un enfant. Tout le monde avait convenu qu’il avait dû avoir du mal à s’en remettre. Quelqu’un dans l’assistance, le plus sage, a dû même ajouter : on ne s’en remet jamais vraiment.

C’est l’une des rares fois où la question de la mort avait été abordée frontalement devant moi. Mais je suppose que c’était un impair, et je crois savoir pourquoi je ne connais plus le nom de ces gens : mes grands-parents avaient dû les rayer du cercle de leurs fréquentations.

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