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Une des chapelles aperçues lors des escapades en course à pied

Jour 19 : Traces du sacré

3 min
À retrouver dans l'émission

Le confinement a vu les lieux de culte fermer par précaution sanitaire. La vie continuait, les morts étaient comptés méticuleusement, les chiffres répétés haut et fort, les enterrements n'accueillaient que le cercle restreint des proches des défunts. Subsistaient malgré tout les rituels sacrés.

Une des chapelles aperçues lors des escapades en course à pied
Une des chapelles aperçues lors des escapades en course à pied Crédits : Aurélien Bellanger

Plus d'églises mais toujours des vivants et des morts

Les églises sont fermées, le pape a béni une place vide et seuls les cimetières sont apparemment ouverts – j’ai vu des têtes par-dessus celui d’Argentré hier. Le culte des morts va provisoirement se substituer à tous les autres. Une amie, qui s’est mise aux courgettes, et qui les recouvre étrangement d’un drap la nuit à cause des gelées blanches, a envoyé une photo de son potager à son frère, qui a spontanément cru que c’était une sorte de charnier.

On a vu passer les images des urnes funéraires de Wuhan – oblongues, presque cubiques, elles tenaient parfaitement sur leurs palettes, et m’ont fait penser au miracle ambigu des pastèques carrées japonaises. J’ai vu d’invérifiables photos de cadavres bien alignés dans des housses, à l’intérieur du camion d’un hôpital new-yorkais. Une certaine Irène Goullet est morte, m’a appris ma grand-mère à sa fenêtre.

J’ai vu le Facebook Live d’une soignante qui, pour nous retenir chez nous, nous engueulait, face caméra, devant la masse visqueuse d’un homme en détresse respiratoire allongé sur le ventre – j’ai vu passer la vidéo plusieurs fois, et personne n’a apparemment relevé la faute déontologique. Le promeneur en moi n’a en tout cas pas apprécié d’être traité par elle comme l’Etat sur un rond-point. 

J’ai vu passer, en Italie, des camions de l’armée chargés de dépouilles. J’ai mis dans un sac, avec une fourche, un énorme lièvre égorgé et à l’intestin déjà anormalement gonflé – surtout anormalement visible. J’imagine que ça débat, quelque part, chez les théoriciens du vivant, sur le virus comme forme de vie non-vivante, sur l’espèce humaine attaquée comme un corps animal, sur les effets de friction, accélérés par la déforestation, entre écosystèmes si désynchronisés qu’ils en seraient pratiquement devenus hostiles. J’ai vu passer, en remontant la Jouanne, deux chevreuils à travers les ronces, et mon fils a tenté de les nommer, en avançant les lèvres, comme il fait devant les têtes empaillées en montant l’escalier.

Partie de chasse : entre art sacré et boucherie sanglante

J’avais la conviction, peu construite, en arrivant à la campagne, que je n’étais pas antispéciste – la vérité c’est que je suis radicalement spéciste, que je mets l’homme au-dessus de toutes les autres bêtes. Après la visite furtive des chevreuils, les trois bœufs de mon oncle ont galopé vers nous, à notre rencontre. Emma, la plus jeune de mes deux filles, s’est attachée spontanément au plus timide, celui dont nous ne pouvions toucher ni le museau ni les cornes. J’ai pris, pour Insta, une superbe photo des deux autres, avec le soleil déjà couché derrière l’horizon.

Le quatrième, parti depuis déjà plus de deux semaines, un matin alors que nous dormions encore, est revenu il y a quelques jours, débité et rangé dans une quarantaine de petits cartons – ne manque à peu près que la tête. Mon oncle a organisé une sorte de chronodrive : pendant deux heures, des voitures sont passées dans la cour de la ferme, et il a simplement pris les chèques par la fenêtre, et déposé la marchandise dans les coffres.

Il n’y avait que nous qui avions accès à l’envers du décor, au bœuf éparpillé comme en amphithéâtre sur les différents établis de la grange. Trônait, derrière lui, sous une bâche grise, la moto de mon oncle, elle aussi comme décapitée – ou comme ces vaches robotiques simplifiées des rodéos forains, a noté Jeane, l’aînée, avec pertinence. Max trônait cependant immobile, au milieu des cartons sur un tracteur tondeuse. Une seule boîte était ouverte, celle des abats, que mon oncle offrait en bonus. La viande, à l’intérieur, était parfaitement ensachée. Il y avait écrit « cœur » sur l’une des étiquettes. 

J’ai découvert un jour, dans un vieux guide Michelin, que le cœur de Louis XIV, conservé dans une urne de l’église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine, avait été revendu, à la Révolution, à un peintre de paysage, qui en avait extrait un inimitable pigment rouge. J’ai croisé, en courant, plusieurs petites chapelles, comme des blocs erratiques déposés sur ses rives par le glacier de la Jouanne au temps du petit âge glaciaire.Certaines, comme la chapelle de la Doyère, sur la route de Louvigné, semblent à jamais fermées, et comme redevenues des rochers sans dedans. L’une, à la sortie de La Chapelle-Anthenaise, était posée à travers champs, de biais, comme une lointaine pierre à lécher – aucune sente à vache n’y menait cependant.

J’ai laissé à ma gauche hier, enfin, car j’avais entendu que le propriétaire de la prairie inondable qu’il m’aurait fallu traverser pour m’y rendre possédait un caractère farouche, une chapelle au nom de chloroquine : la chapelle Sainte-Rita.

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