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"J’ai parlé, sur la plateau, de poésie et de voitures autonomes, en découpant deux pommes."

Jour 2 : Immunité de masse

4 min
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Dernier mercredi du monde d’avant pour l’écrivain. La vie parisienne comme on se doit de la vivre : café avec sa chronique, déjeuner avec l’ami prodigieux, les enfants avec leurs pizzas, le dîner en ville avec un ministre. Sain, assure-t-il. La température monte, et pour la réguler un thermomètre.

"J’ai parlé, sur la plateau, de poésie et de voitures autonomes, en découpant deux pommes."
"J’ai parlé, sur la plateau, de poésie et de voitures autonomes, en découpant deux pommes." Crédits : Aurélien Bellanger

Je continue à ressasser les jours d’avant le confinement – ne serait-ce que pour garder en tête le concept de semaine, dans le désordre confus des jours de confinement. 

Le dernier mercredi j’ai consacré ma chronique à comparer l’état émotionnel dans lequel me plongeaient les blockbusters, ces mélos camouflés en film catastrophe, et l’inquiétude montante que j’éprouvais vis-à-vis du coronavirus : lui aussi était susceptible de transformer le crépitant réel en mélodrame sirupeux. 

Le café quotidien et routinier à la terrasse d'un café

De là j’ai filé, à La Rimaudière, petite terrasse ensoleillée de la rue des Martyrs, où j’ai mes habitudes, le mercredi. Il y a aussi un groupe de retraités qui arrive un peu après moi, vers 10h30, et dont je connais toute la vie, mais pas les visages : concentré sur l’écriture de la chronique du lendemain, je me contente de les écouter, c’est une façon de mesurer ma concentration. La serveuse, pour la première fois, avait anticipé ma commande, et m’avait apporté le café allongé habituel – j’exagère à peine si je dis qu’après presque 20 ans à Paris, sa délicate attention représente l’un des climax émotionnels de ma vie parisienne.

J’ai récupéré mes enfants à l’école, celle du Truffaut des Quatre Cents Coups, nous avait dit l’ancien directeur, après un léger détour par le Naturalia pour acheter des pizzas à la babysitteuse : nous avions un dîner le soir, et c’était quelque chose comme la deuxième fois seulement que nous prenions une babysitteuse. 

En réalité nous allions l’annuler aussitôt, mon fils avait la varicelle, sa mère resterait à son chevet. C’était en tout cas l’excuse idéale pour acheter un thermomètre auriculaire à 50 euros, sans m’avouer tout à fait que je le faisais, un peu, par peur du coronavirus. J’ai laissé là ma famille pour aller déjeuner à Saint-Ouen avec mon ami Thomas, qui finissait un gigantesque fusain.

Barbès-Ornano-porte de Clignancourt-Saint-Ouen : il y a là quelque chose d’un itinéraire mythique, un Paris un peu râpeux, un peu mythologique aussi, des Ripoux à Mesrine, quelque chose aussi comme les Champs-Elysées du pauvre, et cela s’accordait bien avec le grand fusain que j’allais voir, un fusain qui possédait la solennité distante d’un monde mystérieusement ruiné – même si c’était une vue du Bosco, le jardin suspendu de la Villa Médicis, et que la ville qu’on devinait, entre les arbres, à droite, là où la toile était restée blanche, c’était la poudreuse capitale de l’Italie, et non le rugueux XVIIIème.

Nous sommes allés manger dans un petit restaurant encore rempli, et à la carte génialement caricaturale : confit de canard, foie gras, blanquette et andouillette.

Un dernier tournage en studio pour la route et une dernière fête galante

J’ai ensuite filé à pied jusqu’à Bastille, pour enregistrer Clique – il y avait là aussi un charme nostalgique, celui d’exercer, en 2020, un peu à contretemps, le mythique métier de chroniqueur à Canal Plus. Entre les micros, le maquillage et la coiffure, la télé demeure un univers assez tactile, mais nulle paranoïa, encore – à peine une excessive propension à me laver les mains, dans les loges résolument confinées du vieil immeuble sur cour. J’ai pu aussi jouer, sans savoir que le futur que je touchais là était peut-être déjà contaminé, avec trois modèles inédits de smartphones pliables – et mes seules inquiétudes portaient innocemment sur la résilience de la supply chain à Shenzhen.

J’ai parlé, sur la plateau, de poésie et de voitures autonomes, en découpant deux pommes, pour monter l’étoile cachée dans celle qu’on coupait sans respecter sa symétrie – l’étoile que verront les machines, si elles se libèrent un jour de nos constellations mentales. Mais je passais après le recordman de pizza au fromage, qui était venu avec la titulaire de l’actuel record du monde, et on retiendrait sans doute plutôt l’envahissante odeur de ses 290 fromages que la fraîcheur de ma démonstration.

J’ai rejoint enfin mon dîner en ville.

Il y avait là un ministre qui nous a promis qu’il venait de faire le test, et qui s’avérait plutôt rassurant – qu’il dîne avec nous était en soi la preuve que tout allait encore bien, et qu’il s’éclipse pour prendre le président au téléphone était même un peu flatteur. En refaisant après son départ, avec les autres convives, le verbatim de ses interventions, on s’est cependant aperçu de l’étendue de son pessimisme. Qui dépassait même la question du coronavirus, pour s’étendre, des gilets jaunes à l’inexorable montée de l’extrême droite, à toutes les dimensions de la politique. 

On n’avait clairement encore rien vu – la crise serait effroyable.

Avait-il vraiment dit que la moitié d’entre nous tomberait malade avant l’été ?

Je suis rentré chez moi un peu ivre en trottinette électrique.

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