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Château de Montaigu

Jour 20 : Le pays chouan

3 min
À retrouver dans l'émission

Aurélien Bellanger s'est confiné en Mayenne, département qui a notamment vu s'affronter Républicains et Royalistes durant la guerre civile baptisée la "Chouannerie" (1792-1800). Il part donc à la recherche de traces de ces chouans, d'autant plus qu'ils furent l'objet de son second roman.

Château de Montaigu
Château de Montaigu Crédits : Aurélien Bellanger

A la recherche du pays des chouans

Je cherche en vain les chouans depuis plus de dix ans – depuis que mon second roman imaginait, du côté d’un Argentré de fiction, la renaissance du personnage mythique de l’Ouest révolté, Jean Chouan, comme mon double littéraire. 

La Mayenne n’est pas la Vendée : malgré le son et lumière de Lassay, avec la grosse tête bleue de Robespierre projetée sur une muraille, que mes grands-parents m’avaient emmené voir, la chouannerie ne fait pas partie de la mémoire familiale. Les sans-culottes, parmi lesquels figuraient deux de mes tantes, étaient des personnages positifs, au spectacle du Bicentenaire, sur les berges du plan d’eau. L’abbé Angot écrit pourtant que dans le champ de la Châtaigneraie, près de la ferme de la Brosse, on fusilla douze insurgés, dont huit femmes, en 1796. De même il évoque de fréquentes escarmouches sur le pont de la Corbinière, entre Blancs et Bleus.

Lecteur de Dumas, du Balzac des Chouans et des Dessous de l’histoire contemporaine, je me devais d’aller vérifier. Le pont existe bien, il est à un kilomètre d’ici, la route du Mans passe au-dessus, sans même qu’on s’en rende compte. Aucune voiture sur la nationale. Un étrange relais routier désert, plein de racoins, de rajouts et de demi-étages – comme un château pour routiers prolétaires ; le bâtiment est à vendre depuis si longtemps que le numéro de téléphone, sur la fenêtre, s’est effacé. 

J’ai trouvé le pont – un simple parapet. Je suis descendu, par les écailles d’une sorte de toboggan en béton destiné à recueillir les eaux de pluies, sur les berges de la rivière. C’est là que j’ai réalisé que Jouanne rimait avec chouanne. J’ai traversé la nationale par en dessous, en marchant sur des pierres grossières – j’étais là, sous la voûte normalement invisible, dans un paysage de roman feuilleton.  J’aurais pu avoir Javert à mes trousses. Je suis remonté et suis revenu sur mes pas pour faire, en ce jour des Rameaux, ma première course qui respectait les injonctions préfectorales sur le rayon d’un kilomètre – soit à peu près le tour de ma boucle de la Jouanne.

Vestiges désargentés de la noblesse

Ma présence, sans doute arrogante, avec mon chignon ridicule, m’a valu l’inimitié d’un riverain, qui chanta, à mon second passage, distinctement et en mode mineur, le mot « Marijuana », sur un air de reggae : c’est comme si j’avais enfin retrouvé ce faux-saunier de Jean Chouan. J’ai longé la peupleraie que je vois depuis toujours des fenêtres de la ferme, sans avoir jamais pu la distinguer précisément – et il y avait, soudain, un orgueil révolutionnaire dans ce mot de « peupleraie ».

Plus loin, en face du château de Montaigu, ou d’habitude aboie, sur les marches qui descendent à l’eau, une sorte de basset, il y avait pour la première fois les résidents du château, un père et ses deux filles en robe qui figuraient, avec une exactitude troublante, le type de personnages qu’on s’attendait à trouver là – une famille noble, désargentée sans doute, le château ne vaut plus grand chose depuis que le viaduc du train passe au niveau de son toit. Mais leur présence exprimait une mystérieuse solidarité avec l’habitant de la petite maison, l’amateur de cannabis – qui lui aussi, prolétaire à sa manière, n’avait, comme signe extérieur de richesse, que ses enfants qui jouaient dans son jardin.

J’ai tenté, en courant, de remettre tout cela en ordre, et je n’y suis pas parvenu. Le mystère de la chouannerie reste irrésolu pour moi – ce paradoxe qui conduisit le peuple à s’allier à ses prêtres et à ses petits nobles. Le paradoxe d’une révolte dirigée contre la révolution. Le département de la Mayenne, née dans ces années-là d’un redécoupage du Maine et de l’Anjou, aurait pu frôler le rectangle parfait si la masse de la Bretagne ne l’avait pas déformé pour en faire un parallélogramme qui s’allonge vers Paris – la capitale maudite en même temps que le lieu sacré du supplice du roi.

Plus subtilement, on observe, sur ses côtés ouest et est, un amincissement léger de la figure – comme si la forme avait subi, en des temps immémoriaux et agités, une torsion secrète. Et que le département, comme un agent double, avait été retourné. C’est cela sans doute que j’étais allé constater sous le pont invisible de la Corbinière. Moins des escarmouches entre Blancs et Bleus qu’une anomalie d’ordre topologique.

On ne parle pas des chouans car on ne peut rien en dire. On ne peut rien en dire car c’est la forme même de ce département : un appareil à projeter, dans la dimension apaisée, simplifiée, de l’histoire républicaine, la figure impossible de l’ancienne monarchie. 

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