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Un aperçu de la campagne mayennaise.

Jour 21 : Généalogie littéraire

4 min
À retrouver dans l'émission

Pour ce 21ème jour de quarantaine, Aurélien Bellanger se plonge dans son passé pour déceler les traces de son devenir d'écrivain.

Un aperçu de la campagne mayennaise.
Un aperçu de la campagne mayennaise. Crédits : Aurélien Bellanger

Au nom du grand-père

Mon grand-oncle Yves, marchand de bestiaux, aurait voulu qu’on asseye, pour que le village vienne la saluer, la dépouille de mon grand-père à son bureau dans son fauteuil crème : cette fantaisie mortuaire et capitaliste ne s’est finalement pas tenue, et je le regrette un peu – j’avais à peine plus de deux ans à la mort de mon grand-père et cela m’aurait suffisamment marqué pour que je me souvienne de lui. Me reste, de la boutique bientôt détruite pour laisser mieux manœuvrer les camions, seulement les souvenirs de quelques présentoirs tournants sur lesquels on rangeait les sachets de semence – image, à sa façon, patriarcale.

J’avais aussi récolté la totalité des autocollants publicitaires des semenciers et des vendeurs d’engrais d’alors – je me rappelle de l’obscène épi, plus gros qu’un camion, promu par Limagrain – et j’en avais redécoré mon petit lit d’enfant. Si mes dernières nuits de bébé ont été ainsi constellées par les prouesses contestables de l’agriculture intensive, j’aurais plutôt tendance à considérer que j’ai eu une enfance jupitérienne – que j’ai grandi dans une corne d’abondance. De ce grand-père fantomatique, exagéré – il était gros, fumait des cigarillos, buvait du whisky et avait eu des velléités politiques à droite – il m’est ainsi longtemps resté l’instinct patriarcal de commander, en tant qu’unique fils de son unique fils.

J’ai longtemps voulu être chirurgien, presque exclusivement pouvoir demander qu’on me passe des objets sans avoir à dire s’il vous plaît. Puis j’ai voulu être président, et enfin, jusqu’à aujourd’hui, écrivain national. Mon grand-père n’avait pas été installé dans son grand fauteuil crème à sa mort mais j’étais venu moi-même prendre cette place mortuaire. 

J’avais ainsi récupéré, dans un tiroir, la grosse montre Mercedes que ma grand-mère avait eue en cadeau à l’achat d’un camion, et je m’étais installé dans ma chambre, l’ancienne chambre de mon père, un petit bureau. Je m’étais enfin fait livrer le fameux fauteuil crème pour jouer au PDG – le PDG d’une multinationale immense qui avait pour actifs, mieux qu’au Monopoly, les cartes de visites publicitaires du peuple un peu disparu des VRP. Je régnais ainsi sur un empire, un chaebol à la coréenne, qui s’étendait des télécopieurs à l’automobile, des photocopieurs aux meubles de bureau. 

Ma grand-mère, après quelques aventures passionnantes, comme la perte de mon camion Mercedes adoré, venu frapper le parapet du pont de la Jouanne, et transformer ses eaux, pendant un étrange été, en champ de blé – un véritable miracle évangélique – ou avec la trahison de son lieutenant, qui aurait transmis des secrets professionnels à la concurrence, devait finalement revendre les établissements Bellanger, comme dans la triste fin d’un roman de Balzac, à ladite concurrence. 

L'appel du destin zolien

Mais une énergie toute zolienne me fit alors promettre de restaurer la grandeur de mon nom – tel qu’il m’apparaissait, glorieux objectivé, sur les thermomètres et les règles publicitaires longtemps stockés, à côté des boîtes archives classées par années, mes années d’enfance, dans un carton au contenu inépuisable. Ma carrière littéraire n’a pas d’autres origines : je distribue des objets publicitaires siglés de mon nom. Je vois l’endroit où tout a vraiment commencé. J’étais parti, mon premier roman enfin publié, mais mes deux ans de chômage touchant à leur terme, chercher un emploi à La Défense – une amie mal avisée m’avait dit qu’une société recrutait là-bas, pour écrire des comptes rendus de réunion, mon genre de profil : littéraire aux horizons incertains. 

J’y étais allé en marchant, et je traversais justement la Seine sur le pont de Neuilly, l’inquiétante splendeur du capitalisme français juste devant moi, quand j’ai reçu l’appel d’Annabelle, mon ancienne responsable à la librairie où j’avais travaillé 6 ans. Elle venait de voir François, son représentant Gallimard, qui lui avait dit que tout s’annonçait bien pour moi, et qu’on venait de retirer à 10 000.

Alors j’ai visualisé, matériellement, alors que je marchais sur le pont, et que les camions disparaissaient devant moi dans le tunnel de la Défense, ce que cela faisait matériellement que ces 10 000 exemplaires. C’était un livre assez épais, on ne devait pas en mettre plus de 25 par cartons. Cela faisait 400 cartons. Peut-être dix camions. Plus que je n’en avais vu en faisant le calcul. Et alignés, tous ces livres auraient représenté en rayonnage plus long que le parapet du pont de Neuilly.

J’étais ivre de moi-même. J’avais vaincu à mon tour le roi de la légende qui hantait tous les enfants de céréaliers, et doublé la mise, en grain de blé, à toutes cases de l’échiquier – c’était il y a presque 8 ans et j’étais enfin devenu moi-même : un capitaliste caché derrière un écrivain.

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