LE DIRECT
Le tracteur tondeuse

Jour 23 : La vie en plein air

4 min
À retrouver dans l'émission

Du tracteur tondeuse à l'arrachage intempestif de la moindre "mauvaise herbe" décelée, Aurélien Bellanger nous raconte comment sa quarantaine en Mayenne transforme un Parisien mondain en apprenti jardinier.

Le tracteur tondeuse
Le tracteur tondeuse Crédits : Aurélien Bellanger

Heurs et malheurs des charmes champêtres

Le paradoxe c’est qu’il m’a fallu le confinement pour vraiment découvrir les charmes et les limites de la vie en plein air.

De l’ancienne ferme de Vaucelan n’est resté, à mes parents, en vertu d’un acte notarié que le potager, le poulailler, la cour, deux bâtiments, la mare, le petit champ qui la borde et une autre pelouse, un peu molle, une ancienne mare, comblée par mon grand-père par un amoncellement mérovingien de ferraille – et par de probables poches de gaz, vestiges de cette technique sophistiquée et barbare, que je l’ai vu mettre en œuvre ici, qui consistaient à chasser les taupes en asphyxiant leurs terriers avec du gaz domestique. 

J’ai demandé à mes parents, après avoir passé le tracteur tondeuse, la superficie exacte de l’étrange domaine – le moyeu d’une roue roulant contre la Jouanne, et dont tous les rayons mouillés des prés auraient tous été détachés. Ils m’ont singulièrement répondu en mètre carré, comme on le fait pour les jardins, plutôt qu’en hectare. J’ai senti qu’ils étaient, depuis leur pavillon nantais un peu nostalgique de ce printemps mayennais manqué.

Ils n’ont pas vu les feuilles du marronnier s’ouvrir comme des parasols à cocktail, ils ont manqué la succession des floraisons, dans les arbres du verger – pruniers, abricotiers, pommiers et cerisiers. Ils n’ont pas vu le grand chêne, le seul à ne pas avoir été taillé en émousse, se recouvrir lentement de petites feuilles vertes. Ils ne se sont pas inquiétés pour le châtaignier pluri-centenaire, apparemment tardif. Ils ont manqué les lilas et le muguet des bois ; les pivoines et la rhubarbe, que j’ai consciencieusement évitées, avec la tondeuse. 

L'apprenti jardinier

Je m’y connais, en tonte des jardins : j’ai grandi dans un pavillon de l’Essonne, et l’apprentissage de la tondeuse est l’un des seuls rites initiatiques qui soient restés à la disposition des garçons de la périphérie des villes : savoir tirer d’un coup sec sur le démarreur, c’est  encore, bêtement, l’un des gestes que je suis le plus fier de maîtriser.

J’avais cependant sous-estimé l’ivresse technique du tracteur de tonte – le plus puissant que j’avais connu jusque là, c’était une tondeuse jaune autoportée, qu’on pouvait jeter dans les ronces et sous les haies sans danger, car ses roues avant motrices, là-bas, dans l’enfer végétal, finissaient toujours par se soulever – une simple pression du manche directeur vers le bas, et l’engin s’arrêtait. 

Rien de tout cela avec le tracteur tondeuse, malgré l’apparente sécurité d’un interrupteur caché sous le fauteuil. J’ai délibérément foncé dans une haie de ronce jusqu’à en avoir les bras en sang, j’ai roulé sur des souches à en détruire la lame, l’engin, partout, était inexorable, comme dans ces contes heideggeriens  sur la technique toute puissante.

Il ne s’agissait pourtant, j’ai vérifié, que de lever le pied, de lâcher la pédale de l’accélérateur – et j’aurais été stoppé net. Impossible pourtant de passer, aussi simplement, du plaisir faustien de la dévoration mécanique à ce temps suspendu du point mort et de la lame immobile : il fallait avancer toujours.

Les pages fait-divers du Ouest-France, l’été, sont notoirement pleines d’innocents opérateurs de machines partis trop loin dans l’hybris broussailleux du jardinage mécanisé : plutôt se faire arracher un bras que de couper le moteur pour débourrer la lame, plutôt reculer dans la mare que laisser ce petit triangle d’herbe haute aux pissenlits insolents.

Vivre à la campagne à temps plein me rendrait probablement débile, drogué à l’essence ruisselante, entêtante et rapide – je ne me lasse pas du plaisir viril imbécile qu’il y a à remplir un réservoir sans utiliser d’entonnoir, et à en renverser partout, pour constater d’un air un peu mauvais les vertus nettoyantes ambiguës du liquide. On aurait cependant tort de rejeter tout le mal sur les moteurs thermiques et sur la masculinité toxique. L’étrange engin, sorte de levier doté d’un trident crénelé, avec lequel ma compagne s’est lancée, frénétiquement, dans l’arrachage des chardons, est là pour le démentir.

Il y a une furie du jardinage. Maintenant que nous avons succombé aux délices de l’arrachage, le moindre chardon, innocent, sur les bords d’un chemin, nous vexe terriblement, et nous regrettons d’être partis nous promener sans notre indispensable sceptre.

Les ronces étaient heureusement là pour nous enseigner la patience : livrées presque nues à nos sécateurs mentaux, en cette sortie d’hiver, elles nous obligeaient cependant à enjamber deux saisons pour nous projeter à l’automne, à la saison des mûres – un automne bien fermé par le couvercle étanche du temps, et que nous passerons sans doute ailleurs, mais dont nous aurons laissé l’espérance sucrée à de futurs promeneurs.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......