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Cabane en bambou

Jour 24 : Génie du bricolage

4 min
À retrouver dans l'émission

En ce 24ème jour de quarantaine, Aurélien Bellanger se lance dans la confection d'une cabane en tentant d'éviter les résultats rarement beaux, souvent tordus, quelquefois dangereux – mais solides, en général, et ingénieux, toujours – de son grand-père bricoleur.

Cabane en bambou
Cabane en bambou Crédits : Aurélien Bellanger

Il existe un génie du bricolage et je suis sur un terrain favorable pour le démontrer – le terrain ferreux, boisé et mécanisé d’une ancienne ferme.

Du morceau de cire de Descartes...

Tous les lycéens de terminale se rappellent avec émotion et ennui du morceau de cire de Descartes, l’exemple le plus célèbre de son système philosophique, représentation paradoxale de la substance, incarnation physique du malin génie et de ses tours incessants. C’est ainsi avec une certaine émotion que je l’ai retrouvé l’autre jour, quand j’ai allumé une lumière qui s’est éteinte aussitôt avec un petit claquement, et que j’ai dû ouvrir la vieille lanterne, pendue à une poutre, devant la fenêtre, pour dévisser l’ampoule.

Impossible de la retirer. J’ai dû trouver une autre source lumineuse pour éclaircir ce contrariant mystère, et découvrir l’existence d’une installation électrique particulièrement alambiquée, mais assez caractéristique de la façon de mon grand-père, bricoleur indolent et génial, inventif et dangereux. En gros le fil d’alimentation passait le long de l’ampoule, et le domino avait fini par fondre complètement contre elle, occasionnant un dangereux faux contact. Mais mon grand-père avait prévu la chose, et glisser dans un coin de la lanterne un petit morceau de cire, pour coincer le fil, et l’éloigner de l’ampoule dangereuse. Morceau de cire qui avait visiblement encore changé de forme, et relancé dans la lanterne, comme un papillon de nuit, le domino phototrope.

Je suis resté assez admiratif de l’installation – métonymie assez parfaite de tout ce qu’on trouve dans cette maison, aux coulisses inquiétantes, amusantes et boiteuses. A l’image, dans la cave, de ce poteau rajouté in extremis pour retenir, au-dessus de lui, une cave à fioul chancelante, mais qu’on ne négligea pas, puisqu’il était là, d’équiper de quelques clous pour y pendre quantité de nouvelles choses. 

A une cabane assez convaincante

Rien n’est tout à fait droit, mais cela fait le charme de l’endroit. J’ai trouvé sur internet un schéma qui résume bien les lieux : est-ce que ça doit bouger ? Si oui, et que ça ne bouge pas, ajouter du dégrippant W40. Sinon, et que ça bouge, mettre du gaffer. Voilà à peu près le mode d’emploi de cette maison – à ceci près que mon grand-père, un peu héroïque, a longtemps ignoré l’existence de ces deux adjuvants magiques. Ou leur a longtemps préféré la graisse de tracteur et la soudure à l’arc.

Le résultat, chez ce Greco du bricolage, c’est que le résultat était rarement beau, souvent tordu, quelquefois dangereux – mais solide, en général, et ingénieux, toujours. J’ai hérité je crois d’une part de son génie : rien de ce que je fais, romans compris, n’aura jamais le beau fini des choses flaubertiennes. Mais il ne m’est jamais arrivé, même à court d’outil et de matériel, de ne pas trouver une solution à mon problème. 

Il me suffit en général de fixer longtemps les choses pour qu’elles finissent par s’assembler elles-mêmes – et la chose tient presque de la magie des contes de fée. Mes mains ne jouent dans l’opération qu’un rôle très secondaire. Elles voient, incontestablement, mais pour être précis ce sont plutôt les choses qui se regardent à travers elles. Mieux que dans l’expérience de pensée du morceau de cire, ce sont elles qui me manipulent, et qui exigent de nouvelles façons de s’accrocher ensemble, qui me réclament des sorts qui leur feront provisoirement échapper à leur monotone destin de citrouille.

Ainsi de cette incongrue bambouseraie dont j’ai extrait, par indolence, une cabane convaincante, d’abord en reliant, au risque de laisser la ficelle en chanvre me sectionner les doigts, des branches un peu au hasard, pour aboutir à un cube chancelant, qui me laissa un peu découragé, au déjeuner. L’après-midi fut plus heureuse, et de contreventement en contreventement, j’ai réussi à extraire tout le génie constructif du bambou – jusqu’à aboutir à une cabane non seulement convaincante et robuste, mais plus encore, et je jure que je n’y suis pour rien, étrangement belle, avec ses motifs réguliers en triangle derrière lesquels le vent fait jouer dans la lumière un vieux drap rougeoyant. 

Allongé là, et laissant défiler le ciel à travers le quadrillage plus irrégulier de son toit, j’ai réalisé alors que les choses, grâce à moi, ou plutôt avec ma complicité presque passive, avaient habilement négocié la fabrication d’un observatoire, ou d’une chambre noire – en tout cas d’une cavité heureuse d’où elles seraient redistribuées avec goût, comme dans les premiers essais de perspective de la Renaissance, comme dans un laboratoire de physique au temps des Lumières, comme dans un roman un peu hasardeux de la modernité tardive.

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