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Le toit grillagé de la cabane d'Aurélien Bellanger

Jour 25 : Le premier mot de Max

3 min
À retrouver dans l'émission

La tendance est devenue systématique à considérer la crise de la COVID-19 comme le point de basculement entre les mondes d'avant et d'après. Aurélien Bellanger s'interroge sur l'impact de cette péripétie pour un enfant, en imaginant le regard sans mémoire de son fils Max, âgé de 18 mois à peine.

Le toit grillagé de la cabane d'Aurélien Bellanger
Le toit grillagé de la cabane d'Aurélien Bellanger Crédits : Aurélien Bellanger

Que peut comprendre un bébé du confinement ? Et Papa se mit à imaginer...

J’ai regardé Max manger, par petites bouchées, allongé sur le sol de la cabane en bambou, face à la mise au carreau du ciel et aux nuages indifférents, un cornichon à la Russe. Il a 18 mois aujourd’hui et je me suis demandé ce qui resterait de tout cela, de cet état de béatitude aigre-douce. Rien sans doute et je me suis dit que c’était dans le néant sonore qu’il croquait directement, le petit animal.

La cabane, avec sa barre de seuil, qu’il franchit sans difficulté mais qui, à chaque fois, l’arrête – comme m’arrête encore la belle pierre bleue polie, avec son incise blanche, à l’entrée de la cave. Se souvient-il alors de notre appartement parisien ? Se souvient-il de sa crèche, aux pièces biscornues, minuscules, rue de la Tour d’Auvergne : il y a là-bas, pour empêcher les enfants de sortir seuls, des portillons un peu semblables à ma porte en bambou.

L’un de mes plus vieux souvenirs d’enfance, c’est quand ma mère m’a laissé à la crèche de Barentin – une crèche dont je n’en finis pas, en larmes, d’exagérer le péristyle néoclassique, comme le Gotham de Batman semble devoir, à chaque réminiscence de la nuit du meurtre de ses parents, basculer un peu plus dans un gothique expressionniste. Max a-t-il déjà formé ce genre de fantasmagorie ? 

Il a été le dernier de son groupe à marcher et je le retrouvais souvent, en fin d’après-midi, alors qu’on avait lâché ses camarades dans l’atrium du bas, avec les tout petits, ceux qui tenaient à peine assis – et il les imitait, vexé ou docile, en s’ébattant, amorphe, sur les coussins. A peine pouvait-il rattraper, pour quelques secondes, quand j’allais le chercher, les activités qui lui étaient restées jusque-là interdites, en allant s’asseoir dans une sorte de voiture en bois, sans roue mais avec un volant.

Eprouve-t-il déjà de la nostalgie pour tout cela ? Notre confinement à la campagne est-il pour lui comme un rêve éveillé, comme la réparation, déjà, d’un paradis perdu ? La nostalgie de l’enfance, c’est la seule chose, peut-être, à laquelle je crois vraiment, c’est en tout cas la source ininterrompue de mes penchants mystiques. Il y a, j’en suis certain, un au-delà à Proust.

La cabane en bambou, parce qu’elle est sans fenêtre et qu’on y voit exclusivement le ciel, et des draps roses battus par la brise, a quelque chose d’amniotique – des vertus apaisantes objectives. Jeane et Emma y déplacent, tous les matins, leur bibliothèque : des novélisations illustrées Disney pour Emma, dont la sortie de La Reine des Neiges 2, cet hiver, fut une révélation absolue, une bonne trentaine de Naruto pour Jeane. Max place, lui, indéfiniment, ses petites voitures dans la benne jaune d’un tracteur.

Après le bruit du tracteur vint le premier mot de Max

Parce qu’elle voile le paysage, la cabane nous rend attentifs aux bruits – bruits des oiseaux pour nous, bruit du tracteur pour Max. Le tremblement soudain de l’air de la campagne, le passage du ciel bleu à la tôle verte. 

C’est le premier mot qu’il a dit. Ce sont les premières fugues qu’il a faites : partir voir le tracteur. C’était un de mes livres préférés enfant : Florian et Tracteur-Max. Une histoire d’orgueil et de solidarité entre un tracteur neuf et un vieil animal essoufflé.

Je peux dire, sans trop tricher, puisque j’ai bien passé ici un peu des quatre saisons, que j’ai eu une enfance à la ferme. J’ai soigné les bêtes, j’ai assisté à des vêlages, j’ai vidé des étables à la fourche, j’ai rempli des greniers avec des bottes de pailles, j’ai connu les moissons et j’ai tracé un jour, avec un fuseau de fil bleu, un champ d’un hectare avec mon grand-père. Max se souviendra-t-il seulement de mon grand-père, prisonnier d’un EHPAD à dix kilomètres de là ? Max se souviendra-t-il de mon oncle, qui a ressorti l’autre jour la vieille herse, pour aller gratter la terre poussiéreuse d’un champ ?

Au bien de tout cela ne restera-t-il, dans son esprit naissant, que le goût aigre d’un concombre, et qu’une inexplicable synesthésie entre le piquant du vinaigre et le bleu du ciel, entre un sentiment d’abandon, de bien-être, et le bruit sourd d’un moteur thermique ?

Voilà dans quelle campagne ce futur enfant des villes devra projeter le souvenir éternel de l’âge d’or – dans un néant doucereux et mécanisé, dans un ciel aux nuages transformés par un entrelacs arbitraire de bambous en un jeu d’échec implacable. Voilà dans quel déterminisme idiot j’ai fait naître mon fils, de quelle cabane de bambou il devra apprendre à sortir, en hésitant sur son seuil minuscule et magique.

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