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La nuit tombe sur la campagne mayennaise. Dernière photo d'une journée passée à tenter de capter la scène mémorable.

Jour 26 : Une image

3 min
À retrouver dans l'émission

A. Bellanger enfile ses baskets pour une séance de course à pied à travers la campagne mayennaise. Il nous rend compte par des mots - donc en quelque sorte par des images - de sa compulsion photographique. Volonté de garder le souvenir du temps vécu, de la vie ordinaire... mais de quoi au juste ?

La nuit tombe sur la campagne mayennaise. Dernière photo d'une journée passée à tenter de capter la scène mémorable.
La nuit tombe sur la campagne mayennaise. Dernière photo d'une journée passée à tenter de capter la scène mémorable. Crédits : Aurélien Bellanger

La folie contemporaine de l'image : capter les instants comme premier instinct

Je mets toujours la même image sur Insta, le chemin en « S » qui mène à la maison, la verdure triomphante, toutes les teintes du ciel, le pignon blanc du poulailler – moi seul sait qu’il a été refait il y a trois ans en aluminium. Pas de filtre, jamais, seulement un cadre un peu flou, celui d’une fenêtre ronde, de l’œilleton du couloir qui dessert les chambres. L’image en est à chaque fois très réussie, et me vaut un nombre de « j’aime » régulier. C’est une image qui n’en est pas vraiment une, plutôt un signe que j’existe, que la campagne ne m’a pas encore dévoré, le confinement pas véritablement atteint.

Je prends ainsi des dizaines de photos par jour, j’en diffuse deux ou trois, je balancerai les autres dans ma dropbox, avec les 20 000 autres, quand j’aurai du wifi – je suis devenu, sans le chercher spécialement, un fabricant d’images, mon iPhone m’a enseigné la photo : à lui les réglages et l’esthétique contemporaine, à moi le cadre et le moment.

Je sens intuitivement si la photo sera bonne un peu avant de la prendre. Je retiens mon souffle, je fais quelques pas, mes yeux désignent une portion du sol que je devrai occuper, une souche, un pissenlit, un morceau de rocher, et qui agira, comme si c’était la terre elle-même qui sortait une main pour prendre la photo, comme le déclencheur de l’image.

C’est encore ce qui m’est arrivé hier – une émotion comme prélude à l’image, une mise en scène du paysage lui-même. A ceci près que je n’ai pas pu prendre de photo à l’instant décisif, entre les deux battements les plus rapprochés de mon cœur. Et mon cœur battait pourtant exceptionnellement vite, car j’étais en train de courir. Mais les instants où je cours, depuis l’achat d’une montre connectée, sont les seuls que je passe sans iPhone. Que je passe au milieu des images invisibles.

Mais quelle image retenir au juste, pour mythifier la vie ordinaire ?

A peine, sur Strava, le fin filet de bave de mes empreintes GPS sur les photos satellites. Il y a des images, pourtant, dans ces moments passés en dehors du régime contemporain des images. Celle d’hier s’est lentement formée, comme se formaient lentement, au temps de l’argentique, les images qu’on prenait – plusieurs jours, parfois des semaines, entre l’image et son développement, avec une phase quasiment amniotique. 

J’ai échangé quelques mots, cela a été la mise en place du retardateur, avec un habitant de l’ancien passage à niveau, sur la route entre Bonchamp et Forcé : je lui ai demandé s’il y avait toujours un pont qui franchissait la Jouanne. Il semblait ne pas trop savoir, il m’a seulement déconseillé d’y aller dans ma tenue, à cause des herbes hautes : c’était cet interdit préalable qui m’a fait basculer dans le monde des images. Ronces et orties m’ont bien fouetté les jambes, et la terre, dans ce chemin anormalement creusé, après plus d’un mois sans pluie, était encore boueuse.

Je suis enfin arrivé au pont, un vieux pont de fer, en tôle rivetée, comme la tour Eiffel. Les rails et les traverses avaient été enlevés depuis longtemps. Ne restaient plus que des clous évocateurs et, sur les côtés, ces croisillons typiques de la préhistoire du train. J’ai franchi la rivière et j’ai dévalé, sur l’autre rive, le talus, derrière la pile du pont, en me jetant d’arbre en arbre. Je m’enfonçais déjà dans la vase quand j’ai enfin tourné la tête pour apercevoir le pont abandonné – abandonné comme si personne ne l’avait regardé depuis des années.

Il était étrangement haut, et son métal avait la couleur des ronces. Je ne pouvais pas prendre de photo mais mon cœur battait, moitié à cause de ma course, moitié à cause de l’émotion d’être tombé là dans une sorte de piège, d’énigme – dans une image encore vivante. Mon cœur battait et tout formait autour de lui de nouveaux ventricules, tout se tenait, étroitement, et respirait encore – difficilement, comme une bête à l’agonie. 

Ce n’était plus un paysage, c’était quelque chose de plus serré, de plus inquiétant aussi : je n’étais pas absolument certain de pouvoir m’extraire de l’endroit. A l’aplomb de la voie, une sente semblait encore passer. Elle menait à un puits, fermé, et à une cabane dans laquelle on avait stocké d’anciennes grandes roues en métal.

C’est par là, en empruntant les escaliers du pittoresque pour échapper à l’enchantement vénéneux de l’image, que j’ai pu ressortir du cadre, et me hisser à nouveau, après m’être baissé sous des barbelés, au niveau du réel – signalé par le second édicule d’un passage à niveau transformé en maisonnette.

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