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La voiture "5008" de notre chroniqueur toute lavée...

Jour 27 : Une expérience benjaminienne

3 min
À retrouver dans l'émission

En lavant sa voiture, Aurélien Bellanger se lamente de ne pas être un intellectuel. C'est l'occasion néanmoins d'enjoliver le décrassage de jantes par un brin de Nietzsche et une étincelle de Walter Benjamin.

La voiture "5008" de notre chroniqueur toute lavée...
La voiture "5008" de notre chroniqueur toute lavée... Crédits : Aurélien Bellanger

Mode d'emploi pour devenir un intellectuel 

Clairement, je me mens à moi-même : j’aimerais être un intellectuel mais les deux dernières heures de calme que j’ai eues, pendant la sieste de mon fils, je les ai passées à laver la voiture sous le vieux marronnier en fleur. J’ai eu des moments de joie très intense en ravivant à l’éponge l’éclat des jantes, et en faisant ressortir les quatre lions au milieu d’elles ; le ciel métallisé du toit m’a mieux ébloui que la lune jaune de la nuit précédente. Et j’étais enchanté à l’idée que toute cette eau qui ruisselait dans la cour finirait par relancer la pousse des pissenlits, et que je n’étais plus qu’à un jour ou deux d’une nouvelle tonte.

On pourrait passer un an à la campagne sans ouvrir un seul livre ; les journées à la campagne, avec leurs pages bien serrées, n’ont pas besoin d’être spécialement lues pour être assimilées – en cela elles évoquent cette pile de missels dans ma table de nuit.

J’ai néanmoins arraché au néant radieux de ces jours d’avril quelque pages incertaines au cycle archaïque des jours trop remplis, en finissant l’essai de Benjamin sur Les affinités électives de Goethe – un essai dont j’attendais tellement que j’en avais été jusqu’à lire le roman au préalable. Roman dont aucune des descriptions de paysage, de descriptions surtout de leur modification raisonnée, n’a fait l’objet, chez Benjamin, d’une reprise particulière – cela seul m’a déçu, c’est mon côté bon élève de l’anthropocène, que j’ai poussé jusqu’au refoulement des aspects moraux du livre. 

Du lavage de voiture à Walter Benjamin

Lucienne/Lucifer, Benjamin lâche l’info comme ça, mais oui, c’est évidemment cela : le charmant petit singe, l’enfant dévastateur de Charlotte, un temps lâché dans ce paysage trop humain. J’aurais de même insisté sur le personnage de l’Anglais à la chambre noire, collectionneur de vues – inspiré par lui si bien que j’ai demandé à ma fille aînée de décalquer deux vues aériennes de notre boucle de la Jouanne, l’une prise vers 1950, sans l’autoroute et sans le train, avec son parcellaire infini, et l’autre contemporaine, avec ses longues lignes droites et ses grands champs.

Mais le paysage, cela n’est pas le sujet de Benjamin, son sujet, c’est Odile, cette idée de la beauté qui va faire basculer tout le domaine dans les parages désolés de l’Hadès. L’essai de Benjamin, conçu comme une réponse à Heidegger, une entrée majestueuse en philosophie, un renouvellement complet de la pensée de l’idéalisme, déconcerte un peu – on comprend qu’on est face à l’un des essais de philosophie les plus ambitieux du siècle passé, et il prend la forme d’une critique : c’est comme si l’idéalisme lui-même se retrouvait torturé au contact de Goethe.

Et c’est à peu près ce que, de mémoire, je retiens de l’essai. Odile, l’idée de la beauté, a fait subir au grand idéalisme de Goethe, idéalisme un peu routinier, une torsion majeure – torsion qui infléchit toute l’histoire de l’idéalisme, de Platon jusqu’à Marx. J’hésite à citer Benjamin, à réduire à quelques phrases sa conception de la beauté – ce serait trahir les beautés du voyage, la dialectique, hésitante et souveraine, de l’essai. 

Je préfère m’en tenir à mon sentiment de lecteur – et au souvenir peut-être du toit métallisé de ma 5008. Ce que découvre Benjamin, c’est que les idées n’existent pas ailleurs que dans ce monde – mais qu’elles existent vraiment – et c’est en théologien, plutôt qu’en philosophe, qu’il l’affirme. Les idées sont parmi nous car Dieu existe : on évitera d’y voir une pétition de principe. Il s’agit plutôt du cœur théologique de la pensée de Benjamin. Et je voudrais me souvenir de mon ancien moi, ce naturaliste farouche et goethéen qui trouvait cette phrase imbécile : elle ne l’est plus, maintenant, et en partie depuis que je lis Benjamin : la composante théologique de sa pensée, c’est celle avec laquelle, mystérieusement, je suis le plus à l’aise.

Le beau, découvre Benjamin dans cette étude prodigieuse, c’est précisément la seule, la dernière idée qui nous reste et qui demeure empreinte d’une composante paradisiaque – ou bien, pour parler comme Nietzsche, c’est la seule idée qui soit sans arrière-monde. Car le beau, écrit Benjamin, « n’est ni le voile, ni le voilé, mais l’objet dans son voile. » Le beau est le réel exact, à la fois transparent à la pensée et opaque encore, car nous sommes solubles en elle. Et j’avais justement sous les yeux, non solubles dans l’eau, et plus fascinantes que les comètes du marronnier en fleur, les étoiles du toit métallisé d’une Peugeot 5008 – comme une membrane sur le point de se déchirer, mais qui déchirait plutôt, en le frappant d’irréalité, tout le paysage alentour.

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