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Journal de Tintin où l'on voit le visage énigmatique aux lunettes de soleil rouge de M. Magellan.

Jour 29 : OK Boomer

4 min
À retrouver dans l'émission

Le retour en Mayenne, où A. Bellanger passa une partie de ses vacances étant enfant, est l'occasion d'évoquer quelques baby-boomers typiques de sa famille. Ils restent les symboles d'une époque où l'on vantait les mérites du "progrès", sans trop savoir quoi mettre derrière ce mot enjôleur.

Journal de Tintin où l'on voit le visage énigmatique aux lunettes de soleil rouge de M. Magellan.
Journal de Tintin où l'on voit le visage énigmatique aux lunettes de soleil rouge de M. Magellan. Crédits : Les Éditions du Lombard

Les baby-boomers : génération du machinisme et du "progrès"

Je me suis toujours bien entendu avec les baby-boomers – au-delà de cet insupportable défaut des enfants un peu précoces à toujours vouloir recueillir l’assentiment des adultes, de cette arrogance que j’avais, à dix ans, de vouloir faire comprendre à mes adultes référents que j’avais tout compris de leur monde. A cet égard la crise d’adolescence m’a sauvé du kitsch intellectuel : sans elle, je serais devenu ingénieur et j’aurais perpétué ce monde. Je ne le suis devenu, avec mes petites épopées industrielles et romanesques, qu’à titre ironique – mais j’ai bien reconnu, parmi mes lecteurs, le groupe encore important, sans doute majoritaire, des vieux baby-boomers qui voulaient avec moi revivre une dernière fois les fantasmagories finissantes de leur entrée dans l’âge adulte. 

Ce n’est pas une crise d’adolescence, que j’ai vécu, c’est un choc pétrolier : il m’a fallu brutalement me défaire de tout cet exosquelette irisé du monde industriel, du pétrole invisible dans lequel j’avais encore été plongé, à ma naissance – car de même qu’on a en Mayenne des difficultés à dater les églises, qui sont restées romanes longtemps après la révolution gothique, on n’avait sans doute pas fait encore son deuil du monde industriel en 1980 – d’autant qu’on commençait à peine à sérieusement moderniser l’agriculture, et qu’on assistait émerveillés à la naissance tardive d’un empire industriel, le premier du département, celui du futur Lactalis, tandis qu’au loin, la première vision qu’on avait de Laval en arrivant d’Argentré, c’étaient les toits en dents de scie de l’usine Alcatel – qui répondait, magiquement, d’un siècle à l’autre, à la vénérable scierie Ménard, dont les pyramides de sciure exotique ont été les seuls terrils qu’on aura jamais vus ici.

J’ai perpétué, plus ou moins volontairement, cet archaïsme originel, comme le capital le plus prolifique, et le plus ambigu, associé à ma naissance à Laval. Je me suis ainsi toujours bien entendu avec mon oncle, qui vendit successivement des moissonneuses et des outils, et qui collectionnait, dans un garage sans cesse agrandi, toute sorte de véhicules, de la moto BMW au triporteur Piaggio, du tracteur Ford au mystérieux Aerostar de la marque américaine – tentative singulière d’aller concurrencer l’Espace sur son territoire hexagonal –, de la Panhard turquoise de collection au buggy à essence radioguidé. 

Son rapport désinhibé au machinisme fait encore, en plein confinement, le bonheur de mes enfants, qui le voient utiliser au quotidien des dizaines de machines, du tracteur à la tronçonneuse, en passant par cette fabuleuse machine à fendre, au moyen d’un vérin hydraulique, les plus gros tronçons de bois – l’équivalent d’une guillotine. Mon grand-père, en son temps, était d’ailleurs l’administrateur d’une mystérieuse société agricole qui avait réuni autrefois une soixantaine de membres, pour l’achat collectif d’une machine identique, qui circulait de ferme en ferme : je peux difficilement me former d’idée plus claire de ce que peut être une république…

Un reste de tendresse pour le monde rêvé des baby-boomers qui n'a rien d'onirique pourtant

J’ai soigneusement entretenu ce lien avec le monde rêvé des baby-boomers, et ce sans même y penser, en lisant, enfant, plusieurs fois, dans le désordre, dans l’ordre et dans le désordre à nouveau, l’inépuisable pile des journaux de Tintin auxquels fut abonné mon oncle de la fin de l’année 1966 à l’année 1971. J’ai fini par comprendre sa passion pour les Ford un peu fades, en découvrant la Mustang. J’ai vécu en direct le programme Apollo. J’ai eu pour héros de jeunesse Bruno Brazil, Dan Cooper, Vincent Larcher et Luc Orient.

J’ai lu tous les récits de commandos héroïques de la Seconde Guerre mondiale qu’on peut imaginer, mais j’ai surtout appris qu’à l’instant décisif, c’est à la qualité de leur matériel uniquement que ces hommes ont dû d’avoir la vie sauve. J’ai vu arriver aussi la pop culture dans le visage énigmatique, qui portait des lunettes de soleil rouge, de M. Magellan : soudain un monde de courbes psychédéliques sembla rivaliser avec l’aluminium impeccable et tranchant du monde aéronautique – bientôt mon oncle, un volume relié en apporte la preuve, basculera de Tintin à Pilote.

Et sachant tout cela, et la marche irrévocable du monde, l’infléchissement du progrès lui-même, je ressens devant les aventures de Tintin d’alors une incommensurable nostalgie – même si l’album qui faisait alors l’objet du feuilleton hebdomadaire, personne n’a aujourd’hui trop envie de le sauver. Il s’agissait en effet de Vol 714 pour Sydney, et de la spectaculaire bascule d’Hergé dans le fantastique.

Une branche du progrès s’est perdue là-bas, sans doute. Ou bien tout cela pourrait faire partie d’une vaste stratégie du progrès technologique lui-même pour survivre au choc pétrolier – ou comme si le pétrole lui-même, à la manière d’un fleuve devenant souterrain, décidait pour un temps d’occulter sa puissance. 

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