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Parking d'un supermarché (symbole de l'enfer capitaliste selon notre chroniqueur) pendant le confinement.

Jour 30 : L’enfer capitaliste

3 min
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Pendant le confinement, les sorties devaient être réduites aux besoins de première nécessité autant que faire se peut. Une ritournelle, normalement anodine et fastidieuse, est devenue un rituel hautement sacré : les courses au supermarché. Réflexion sur la société de consommation et le capitalisme.

Parking d'un supermarché (symbole de l'enfer capitaliste selon notre chroniqueur) pendant le confinement.
Parking d'un supermarché (symbole de l'enfer capitaliste selon notre chroniqueur) pendant le confinement. Crédits : Aurélien Bellanger

Les crises économiques sont les seules à ne pas me faire peur

Cela ressemble un peu à la veillée de Noël, ce confinement – mais qui attend encore le matin pour ouvrir ses cadeaux ? Et à la place des cadeaux nous aurons la pire crise économique mondiale qu’on ait vue depuis 29 – ça ne va pas être très drôle, et l’impression, à nouveau, comme dans le creux de l’hiver des gilets jaunes, l’autre jour, c’est que Macron jouait sa tête, littéralement.

Pourtant de toutes les catastrophes les crises économiques sont les seules à ne pas me faire peur – et je ne crois pas être le seul dans ce cas. La crise économique, comme une révolution au rabais, un effondrement autonome du système, sa justice immanente. On confond alors, je crois, un peu les termes, on prend trop l’expression au premier degré : la crise ne serait qu’économique, elle serait l’expiation de l’économie, la volatilisation des fantômes du capital. Mais la crise est tout, sauf économique, elle est le contraire de l’économie, entendue comme magie, comme rosée, comme brise légère agitant toutes les choses – elle est la mise à l’arrêt, la suspension du spectacle du monde.

J’aurai pourtant assisté au cycle entier du printemps, et l’argument facile du ciel redevenu bleu et des pare-brise des voitures mouchetées à nouveau dans la nature rayonnante, je ne peux pas le réfuter complètement : la magie ancienne se serait-elle substituée à la magie mauvaise des modernes ? Aurions-nous enfin renoué avec l’élément primitif, avec l’immémorial ? 

Notre machine à laver est tombée en panne et je suis allé au Leclerc avec des idées contradictoires – à la fois comme on retourne à la ville et comme on se sent à l’avance sali des choses superflues qu’on va y faire – et j’ai rapidement dépensé le coût de ma machine à laver neuve en puzzles Disney, en Naruto, en Playmobil. 

Le supermarché : temple du capitalisme et de l'enfer de notre société

Dans sa grande lettre à Benjamin du 6 novembre 1934 Adorno résume ce qu’il attend du livre tant attendu sur les passages : la plus minutieuse description qui soit de l’enfer, de l’enfer tel qu’entraperçu dans le commerce triomphant, réifié, des passages parisiens. Et on s’amuserait presque de ces jeux intellectuels anodins qui s’imaginent, innocemment, que l’enfer aurait été atteint dans le Paris de Baudelaire. On rêverait plutôt, tristement, d’aller alors expliquer à ces intellectuels juifs en exil que l’enfer est d’un tout autre ordre, et qu’il commence à peine.

Les choses iront-elles différemment cette fois ? J’habite dans la maison de mon grand-père avec tout le confort moderne et une machine à laver neuve et lui est retenu prisonnier, à 15 kilomètres, dans un EHPAD confiné. Comme le remarquait l’autre jour Stéphane Audoin-Rouzeau dans un entretien à Mediapart, comme il est rapide ce moment où nous renonçons à aller dire adieu à nos proches, comme elle est terrible et facile, cette bascule anthropologique qui vient de nous conduire à renoncer au rituel de l’enterrement des morts.

L’enfer est peut-être, à 15 kilomètres de nous, plutôt que dans cette file d’attente, saisissante, mais anodine, à l’entrée du Leclerc. Les caisses ont été emballées de film étirable. Le métier de caissière est triste et beau soudain comme ces hortensias sous cloche qui décorent la maison. La crise économique, au lieu d’initier, comme dans l’Allemagne de Benjamin et d’Adorno, la descente aux enfers, sera sans doute joyeuse, à sa mesure : les gens ressortiront et les commerces rouvriront. Le monde d’avant sera facile à faire revenir.

« Une tyrannie qui ne demande qu’à être appelée par son nom pour disparaître » : c’est comme cela, pourtant, qu’Adorno résume le truc benjaminien de désigner sous le nom d’enfer le grand commerce du détail de l’ère moderne triomphante. Et on les voit, tous ces intellectuels, plus pénibles que benjaminiens, qui utilisent déjà le mot « néolibéralisme » comme un contre-sort – qui tentent de recruter caissière, soignants et livreurs dans une phraséologie révolutionnaire renouvelée et qui attendent résolument la crise comme un grand rituel de purification post-épidémie.

Car l’épidémie leur apparaît, avec le mauvais goût qu’elle a eu d’imiter les circuits de la mondialisation et les nouvelles routes de la soie, comme un phénomène strictement économique – une conséquence, mieux, une confession du néolibéralisme, qui aurait, moitié par impatience, moitié par inadvertance, laissé apercevoir qu’il n’était en dernier lieu qu’un pacte avec la mort. La preuve ultime en étant la suppression de quantités de lits d’hôpitaux pendant les trois décennies de son triomphe. Et combien sont-ils à croire, déjà, que ce n’est pas le virus qui nous tue, mais les comptables qui se cachent derrière ? Les comptables qu’on soupçonne évidemment, comme les virus, de ne pas vraiment appartenir à l’ordre du vivant.

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