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La nouvelle demeure acquise par Aurélien Bellanger et sa compagne en Mayenne.

Jour 31 : Changement de propriétaire

3 min
À retrouver dans l'émission

Avant le confinement, Aurélien Bellanger habitait Paris. S'il habite toujours la capitale, il a désormais une chambre à lui en Mayenne, puisque le retour sur les terres familiales fut aussi l'occasion d'acheter une maison.

La nouvelle demeure acquise par Aurélien Bellanger et sa compagne en Mayenne.
La nouvelle demeure acquise par Aurélien Bellanger et sa compagne en Mayenne. Crédits : Aurélien Bellanger

Donner une âme personnelle à la nouvelle maison : vider le grenier et chiner dans les vide-greniers

Les déchetteries sont fermées : un canapé beige, dans un fossé, a achevé sa route à quelques mètres du but. Un Ouest-France hors-série spécial vide-greniers attend lui aussi des jours meilleurs à la caisse du Utile.

Les vide-greniers sont devenus des événements à comité restreint : nous étions deux, seulement, ma compagne et moi, pour vider le grenier de notre future maison – les enfants regardaient Gulli au rez-de-chaussée. J’entendais des bouts d’histoire, en passant avec les vieux cartons : toujours la même chose, le même marivaudage, des histoires de masques et d’identités secrètes, la même mission sacrée d’extermination du mal, et je me suis dit en passant que le bilan d’un siècle des super-héros témoignait plutôt d’une belle persistance du mal. Sans doute l’approche systémique aurait été préférable – mais tout au bout des Avengers, de la fonctionnarisation du don, et il y a Thanos, et son cerveau fou de laborantin de Wuhan.

Le grenier, là-bas, c’est une longue pièce sans fenêtre, à la charpente assez belle et au toit notablement étanche. C’est l’esprit de la maison – son inconscient, plutôt. Je suis arrivé en Mayenne il y a un peu plus d’un mois avec les clés de la maison, même si nous n’avions pas encore signé l’acte définitif : j’ai naïvement proposé au propriétaire de venir tondre – et il fallut plus de dix jours pour avoir une réponse. J’ai compris que ce serait plus compliqué que prévu, et c’est dans ce grenier, aujourd’hui, que j’ai vraiment compris pourquoi. 

Non que j’y ai trouvé quoi que ce soit de honteux : je suis romancier, idéalement, je ne devrais jamais rien considérer comme honteux. J’aime bien le propriétaire – l’ancien propriétaire –, nous signons par procuration dans une semaine, et il est d’accord, c’est à la fois une aubaine et une inquiétude pour lui, pour que je commence à descendre les choses au rez-de-chaussée – ou sur la terrasse, quand elle sont irrécupérables. J’aime bien le propriétaire, sa bonhomie et ses scrupules, ses réticences et sa paresse. Il a convenu que son hésitation à me laisser entrer chez lui, plutôt qu’à ce que je laisse plus tard entrer chez moi après le déconfinement, tenait à une question de principe, plutôt qu’à une question de confiance.

Typologie de l'ancien propriétaire

Il a bien aimé que je lui fasse remarquer que cela la rendait encore plus infinie. Et hésitant d’abord entre Sancho Panza, pour l’apparence physique, et Don Quichotte, pour avoir vu dans cette modeste maison quelque chose du château, ou entre Pickwick et son valet Sam Weller, pour son caractère que j’avais soupçonné aussi inépuisable qu’épuisant – il avait horrifié mes parents, quand ils s’étaient croisés pour une contre-visite, comme si l’homme était un condensé génial de tous les maux que leur habitus pavillonnaire redoutait, des travaux non finis à l’indolence d’une terrasse à la pente incertaine – j’ai fini par voir passer quelque chose de dostoïevskien en lui. 

Et alors que je déteste le téléphone et que je n’ai pas cinq amis, j’ai été surpris, toute la semaine, à lui parler au téléphone, et à l’écouter me parler, à propos d’un salon en rotin, le premier qu’il acheta en s’installant à Combs-la-Ville,  de sa mère bien aimée – singulièrement universitaire, quand il exerça lui, longtemps, comme peintre en bâtiment, et qu’il semble avoir traversé la vie, sans aucun sentiment de déclassement, avec un contentement absolu et enviable. Mais je me demande s’il n’a pas fait des études d’architecture, et que les jolis relevés de la maison, sur ces rouleaux de calque qu’il m’a généreusement offerts, et dont il critiquait, en connaisseur, l’exactitude, ce n’est pas lui qui les a dessinés.

Mais l’artiste raté en lui – car même sans lui attribuer ces dessins, il y avait bien, dans le fond du grenier, quelques objets ambigus qui semblaient bien relever du registre de l’œuvre d’art – m’est apparu sans aigreur. Comme si le rêve, inassouvi, n’avait pas tourné à la rancœur. Ou plutôt, comme l’indiquait cette abondante collection de livre de SF, et cette page arrachée à un trône de fer, bien avant que Game of Thrones soit quelque chose, prouvait que sa vie imaginaire avait continué, souveraine et que tout ce qu’il en montrerait jamais, orgueilleusement, ce serait le camouflage presque parfait d’une vie simple, d’une vie d’artisan : cas singulier d’un personnage qui n’aurait été pleinement réel que dans ses rêveries – je lui passais du coup tous ses défauts de peinture, et ses câblages électriques hasardeux.

La seule chose que j’ai laissée, au milieu du grenier vide, car elle était trop lourde, ou trop évocatrice, c’est un grand carton de calques vierges. 

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